Delphine Saada signe avec Celle qui criait au loup un roman bouleversant sur la maternité, l’éducation et la confrontation avec soi-même face à la vie et ses épreuves.

Albane, infirmière de 38 ans exemplaire, jongle entre son travail prenant et sa vie de famille. Emma, sa fille, l’épuise et plus le temps passe, moins elle la supporte. Au bord du gouffre psychologiquement, Albane va se plonger corps et âme dans une psychothérapie. Les séances d’hypnose s’enchaînent et Albane n’a pas d’autre solution que de faire face à son passé, son enfance et ses traumas.

La face immergée de l’iceberg

Albane gère d’une main de fer sa vie professionnelle comme personnelle. Tout doit être calibré au millimètre près. Le moindre écart chamboule son monde et l’irrite. Sebastian, son compagnon, supporte de moins en moins ses excès de colère et sa négligence envers leur fille :

« Non, ce qui l’obsède, là, tout de suite, c’est le gap entre cette simple sottise, dont ils auraient pu rire avec du recul, et la violence du châtiment. La douche froide d’abord, il imagine les cris d’Emma, et ensuite qu’elle ait eu le cœur (ou l’absence de cœur) à la laisser là, seule, transie par le froid. Combien de temps son bébé est-elle restée frigorifiée sur ce carrelage glacé sans que sa mère ait eu à un moment pitié d’elle. »

Albane aime plus que tout Sebastian et n’imagine pas sa vie sans lui. Et ne se voit surtout pas dans le rôle d’une mère célibataire : « Si je devais me retrouver seule avec les enfants, ça pourrait mal finir. »

Elle craint de ne pouvoir réussir à gérer et éduquer correctement ses deux enfants seule. Entre son emploi et ses enfants, elle se sent submergée et épuisée. Elle ne parvient plus à s’émerveiller du bonheur d’être avec eux et de passer des moments complices. Cette partie lumineuse, c’est Sebastian qui la vit. Albane le jalouse de cette insouciance. Sebastian ne les voit que sous leurs meilleurs jours, que dans les moments tendres, apaisés et harmonieux. Il n’est pas là quand ils se rebellent et confrontent l’autorité de leur mère. Il n’est pas là quand il faut sévir et être ferme.

Ce quotidien épuise le couple et Albane a peur. Elle est terrifiée à l’idée que son mari finisse par la quitter, et pire, la quitte et lui enlève les enfants. Au pied du mur, effrayée mais déterminée à aller mieux, Albane décide d’entamer un travail thérapeutique qui la changera à tout jamais.

Je suis mon seul ennemi

« – Pensez-vous que vous auriez eu la même réaction s’il s’était agi de votre fils ?
Les fois d’avant, docteur P. avait pris quelques instants en début de séance pour résumer les échanges de la consultation précédente et s’enquérir de la façon dont sa patiente avait vécu les jours qui avaient suivi. (…) Albane est donc prise au dépourvu avec cette question de but en blanc. »

Albane s’est fait violence pour consulter un psychiatre. Comme un geste de désespoir, elle attend énormément de ces consultations, mais pas n’importe comment. Elle refuse de se laisser faire et de se livrer sur des événements dont elle ne souhaite pas parler. En somme, elle souhaite consulter mais uniquement à sa façon et ne pas déloger la racine du problème, seules les branches et les feuilles l’inquiètent pour le moment.

C’est pourtant sans compter sur la ténacité du Docteur P. Prise au dépourvu, Albane se retrouve confrontée à ses démons et n’aura pas d’autre choix que d’y faire face. Un voyage périlleux, loin d’être reposant mais nécessaire pour qu’elle puisse se retrouver et être en paix avec elle-même.

D’une plume incisive et percutante, Delphine Saada nous narre une histoire à laquelle on pourrait s’identifier, une histoire qui nous parle et entraîne chez le lecteur une grande empathie. Celle qui criait au loup est à la fois universel et bouleversant.

« Celle qui criait au loup », Delphine Saada, éditions Plon, 272 pages, 18 euros.