Iain Levison nous fait entrer dans le quotidien de Jim, retraité asocial qui ne demande rien d’autre que d’être laissé en paix. L’auteur, avec beaucoup de justesse, fait croiser son chemin solitaire avec celui de militaires et de leurs femmes.

Jim est déprimé. Et la nouvelle voisine qui a emménagé dans son immeuble de Philadelphie avec son jeune fils ne va pas améliorer la situation. Surtout quand elle vient sonner à sa porte. Mais Jim ne la congédie pas, il n’est pas à l’aise mais il ne referme pas la porte. Serait-il en train de se laisser gagner par la chaleur du contact humain avec son prochain ? Iain Levison nous emmène dans le quotidien perturbé de ce retraité chauffeur Uber.

Des destins croisés

« Il s’aperçoit qu’il sourit souvent avec elle. Et après son départ, en entendant ses pas chez elle, il se rend compte qu’il a enfreint plusieurs des règles qu’il a soigneusement établies. » Corina, la nouvelle voisine de Jim, le fait sortir petit à petit de la coquille qu’il s’était construit au fil des années. Elle lui demande de l’aide et il se surprend à la lui donner avec plaisir. On s’attache très vite à ce personnage de vieil homme aigri mais attendrissant – il nous rappelle ces hommes qu’on croise de loin, qui nous rendent nos saluts sans sembler jamais vouloir engager la conversation.

Parallèlement à l’histoire de Jim et Corina, Iain Levison nous entraîne également à la suite de Madison et de Kyle, qui ont eu une relation rapide au lycée, avant que Kyle n’accepte son homosexualité. Seulement, il est désormais dans l’armée et s’il veut espérer gravir les échelons jusqu’au Département d’Etat, il lui faut une famille – vernis d’acceptabilité qu’il pense nécessaire à l’évolution professionnelle dans ce milieu militaire conservateur. Alors, bien qu’ils ne se soient pas vus depuis plusieurs années, Madison accepte de l’épouser et de s’installer sur la base militaire où l’attend une maison dans laquelle elle pourra s’installer avec son fils Davis. « Les célibataires n’ont jamais de promotion. Le mariage est un signe de stabilité que l’armée apprécie. Et combien d’ambassadeurs gays crois-tu que nous avons ?« 

Dès les premières pages, Iain Levison enrichit son récit d’une troisième histoire : celle de deux soldats américains en mission en Afghanistan pour éliminer un terroriste dans un petit village. On plonge alors dans le quotidien des Forces Spéciales américaines et la violence de ce qu’ils doivent accomplir.

Quand les rouages se grippent…

L’auteur installe rapidement ces trois scènes, comme autant de perspectives qui, on l’imagine, vont se croiser. Mais en attendant, chacune des histoires s’attaque à démontrer la complexité des relations humaines, mais aussi des petits détails inattendus qui viennent perturber un quotidien et un avenir que l’on avait tracé pour soi-même. Si Jim doit bien avouer qu’il est content d’aider sa voisine, dont le compte en banque vient d’être vidé et qui semble redouter le retour prochain de son mari militaire, Madison se prend, elle, à apprécier la vie sur la base militaire, où l’accès aux soins pour son garçon malade est assuré et où les autres femmes de militaires sont sympathiques, bien que tout cela soit fondé sur un mensonge. Que se passera-t-il quand le mari de Corina, changé et détruit par ce qu’il a vécu à l’armée, rentrera dans ce nouvel appartement ? Qu’adviendrait-il de Madison et de son fils si quelqu’un à l’armée découvrait la supercherie et l’homosexualité de Kyle ?

« Elle sait que l’armée vous verse cent mille dollars si votre mari est tué en action, mais s’il n’y a pas une égratignure sur son corps elle peut vous rendre une coquille vide et vous ne recevez pas un centime. » Iain Levison aborde dans son roman la difficulté du retour à la vie civile pour les vétérans américains et leurs familles, en même temps qu’il traite de la complexité des situations auxquelles doivent faire face les mères célibataires aux Etats-Unis.

Un roman tendre, parfois drôle, dans lequel les personnages sortent de la route qu’ils s’étaient tracés. Un récit sur les aléas de la vie et sur l’entraide – pour le meilleur et pour le pire.

« Un voisin trop discret », Iain Levison (traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle), Editions Liana Levi, 224 pages, 19€