Deux hommes, un jeune aventureux et un vieux despotique, débarquent sur une île de Nouvelle Angleterre pour y garder un phare. Mais rien ne se passe comme prévu et ils deviennent fous. Après The Witch, Robert Eggers nous propose un film à suspens tout aussi inquiétant mais bien plus cinéphile.

Il paraît que pendant qu’il préparait The Lighthouse, Robert Eggers travaillait à un remake de Nosferatu, film allemand de 1922 inspiré de l’histoire de Dracula. On ne sait pas si Nosferatu reverra finalement le jour, mais il a infusé The Lighthouse de son atmosphère expressionniste, mi-fantastique, mi-épouvante. On y retrouve ses noirs et blancs profonds et ses grandes ombres portées qui s’étendent au-dessus des personnages comme leur prolongement maléfique.

“La lumière est à moi”, avertit dès son arrivée Thomas, vieux loup de mer incarné par un Wilhem Dafoe déformé et effrayant. Le vétéran, qui a quitté femme et enfant 13 ans auparavant, voue une adoration au phare et compte bien s’en réserver l’exclusivité. Il interdit donc au jeune Ephraim (Robert Pattinson) l’accès au dernier étage, celui qui illumine l’océan, non sans un plaisir malsain. Ephraim est ainsi relégué à l’entretien de la machinerie dans le sous-sol obscur et assourdissant. Une hiérarchie très symbolique que le jeune gardien va tenter de transgresser durant tout le film, intrigué par ce qui peut bien y avoir d’incroyable tout là-haut.

Crissements, pets et grondement de machines

En ce lieu angoissant, il n’y a plus de temps ni d’espace : les événements se succèdent sans vraiment avoir de lien, et Thomas semble omniprésent : perché en haut du phare, on le retrouve dans le dos d’Ephraim la seconde suivante. 

Contaminé par la folie grandissante des deux hommes, le spectateur ne parvient bientôt plus à discerner la réalité de l’hallucination et tous ses sens sont mis à mal. Les bruits – grondement continu des machines, pets et crissements en tous genres – sont amplifiés et ne laissent aucun instant de répit. Enfermé dans un format 4:3, on se sent à l’étroit dans le cadre, comme Ephraim qui se cogne la tête au plafond de son dortoir. D’abord privé de lumière puis ébloui par les images d’un blanc aveuglant, on souffre aussi de l’absence de couleurs et de netteté que nous impose l’image granuleuse.

Universal Pictures International

Une film à l’atmosphère très travaillée, donc, qui accumule les références à toutes sortes de croyances et de mythologies. Celle de la mer d’abord, avec les sirènes terrifiantes, les marins morts réincarnés en mouettes vengeresses ou encore les poèmes marins mystiques récités par Thomas. Le film est aussi marqué par le surréalisme et la psychanalyse : les rêves hallucinatoires se mêlent à la réalité, le phare sort de terre comme un totem phallique et les personnages ne semblent pas parvenir à contenir leurs pulsions les plus sauvages.

Il y a donc beaucoup à interpréter et à ressentir, plus qu’il n’y a à tenter de comprendre, et les question s’accumulent pour bien peu de réponses. Qui est fou ? Qui rend fou l’autre ? Suis-je devenu fou ? Une saturation un peu étourdissante mais une vraie expérience, violente et surnaturelle, portée par des acteurs de haute volée, à retrouver en ce moment dans les salles obscures.

The Lighthouse de Robert Eggers, sortie le 18 décembre 2019