Après Le malheur du bas, un premier roman troublant sur le viol et ses conséquences sur la vie conjugale et familiale d’une femme, Inès Bayard revient avec un second ouvrage dans lequel elle décortique avec minutie la vie d’une femme qui se met volontairement à l’écart du monde et de sa vie.

Leni Muller est folle amoureuse de son mari Ivan. Tous deux habitent au dernier étage d’un immeuble dans le quartier Steglitz à Berlin. Lui est architecte et va de gros chantiers en gros chantiers, elle vit une vie banale, réglée comme du papier à musique. Une vie qu’elle aime plus que tout, jusqu’au jour où un inconnu sonne à sa porte, le lieutenant Ziegler. Il mène une quête de voisinage, suite à des coups de feu… Et alors qu’Ivan doit partir pour Rügen, Leni va voir sa routine quotidienne changer. Mais pourquoi donc son univers va-t-il basculer ? Pourquoi son monde va-t-il s’écrouler ? 

Pérégrinations à Steglitz

Le quartier de Steglitz, situé au sud-ouest de Berlin, est un personnage à part entière dans le roman. Au fil des pages, on suit Leni dans ses pérégrinations pédestres, au détour d’une rue ou d’un commerce. Vivant sa vie aisément, sans aucun souci, elle ne s’intéresse à rien d’autre qu’à sa vie quotidienne, ses tâches domestiques journalières et ses rêves. Dans ce quartier berlinois, elle va faire des rencontres étranges et mystérieuses, s’imaginant des échanges avec les uns et les autres. Mais ce qu’elle aime par-dessous c’est se perdre sans but précis dans ce quartier tranquille et ses petites rues. Les descriptions sont parfaitement détaillées, et le lecteur s’imagine avec aisance à ses côtés.

“Leni aimait imaginer les visages des personnes disparues, leurs habitudes, la façon dont elles s’habillaient. Regardant autour d’elle les immeubles au crépi gris et beige usé par la pluie, mille questions l’assaillaient. S’ils étaient revenus, qu’auraient-ils pensé de Berlin ?”

Rêve ou réalité ?

Perdue dans ses rêves, difficile de savoir ce qui résulte du rêve ou de la réalité chez Leni. Détachée du monde dans lequel elle semble vivre, elle divague et passe sans encombre d’une situation à une autre. Tandis qu’elle rencontre un jour sur un banc du parc un homme qu’elle assimile à son père décédé, elle se retrouve la fois suivante transportée à un enterrement, mais cette fois-ci en tant que spectatrice.

Tantôt femme obéissante ou femme aimante, spectatrice d’un événement traumatique ou employée modèle échappant à l’esclavage, entre délire paranoïaque et dédoublement de la personnalité, mais qui est donc cette femme qui se met volontairement à l’écart de la société ? La romancière décrit avec brio cette ambiance obscure, morbide et irréelle qui gravite autour de Leni. Face à la folie, devant cette femme emmurée dans un autre monde, un malaise évident se dessine. 

“Il existe cependant des gens pour qui la faiblesse fait office d’habitude, pensa-t-il. Et une fois pris au piège de leur condition précaire, ils ne souhaitaient jamais s’en détacher complètement. Ils s’en accommodent, avant d’en jouir, malgré les efforts désespérés de leur entourage. (…) Ivan Müller réalise qu’il ne se sentait pas suffisamment concerné par l’état de son épouse pour s’y intéresser davantage, du moins au prix de sa carrière”.

Très largement saluée par la critique avec son premier ouvrage, Inès Bayard signe un second roman en demi-teinte mêlant étrangeté et intrigue autour d’une femme perdue et victime de sa propre vie. Entre rêve et réalité, sans jamais vraiment savoir où se trouve la frontière, la romancière nous transporte dans des réflexions profondes autour des notions d’espoir et de liberté. Un roman qui nous permet de sortir de notre zone de confort, mais qui nécessiterait une seconde lecture pour en comprendre toute la complexité. 

« Steglitz », Inès Bayard, Edition Albin Michel, 224 pages, 18,90 euros

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