Dernier ouvrage en date du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible (Éditions La découverte) propose une réflexion vive et accessible sur le rapport du monde occidental à son environnement. En librairie.

Après des titres comme Aliénation et accélération : vers une théorie critique de la modernité tardive (2012) ou Résonance : une sociologie de la relation au monde (2018), le présent intitulé, pris dans une première lecture, laisse envisager une critique plus ou moins exhaustive des outils mis en place par le néo-libéralisme pour assiéger le vivant et couper les êtres de leur milieu. Or dès les premières pages, Rosa affirme au contraire la nécessité substantielle de cette indisponibilité.

Alors que le monde occidental de la modernité tardive (celle des économies capitalistes mondiales, des privatisations et de la révolution de l’information) s’est structuré autour d’une volonté de contrôle utilitariste et d’un désir d’accessibilité distillé à des degrés variables dans chaque être humain le constituant, Rosa affirme a contrario que « la vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible ». En démontrant comment l’environnement entourant ces sociétés néo-libérales a été changé en un vaste champ de « points d’agression » dans le sens où chaque élément qui ne peut se « régler, approvisionner, évacuer, maitriser, résoudre, accomplir » met à mal l’illusion politique d’un contrôle à toute épreuve, le philosophe dévoile l’apathie régnante dans un monde où tout doit être disponible. Conséquence de cette disponibilité organisée en quatre dimensions (rendre visible, rendre atteignable, rendre maitrisable, rendre utilisable) : rien de semble pouvoir être à même de surprendre. Le désir décline et la colère augmente.

Pour autant, plutôt que de renoncer au contrôle omnipotent en s’ouvrant aux résonances semi-imprévisibles du monde, le développement d’un certain usage de la numérisation (compilation et partage toujours plus grandissant de données) a recentré les citoyens en colère, non pas sur un être de relations mais sur un avoir de possession. Ainsi, dans une société où tout est quantifiable et comparable et où tout paraît disponible, la peur d’avoir de moins en moins, couplée aux sentiments d’impuissance (pourquoi ne parviens-je pas à obtenir ce que les autres ont ?) et d’insécurité (tout est-il si maitrisable, la maladie, la mort ?) pousse à un individualisme maladif et délirant. Mais Rosa persiste, c’est d’un désir de relation, de se laisser interpeller et atteindre, transformer par le monde, dont rêve l’être humain, et même celui de la modernité tardive – la preuve par exemple avec la recherche de vacances toujours plus signifiantes (résonnantes) dans des monastères et autres espaces ouverts à l’indisponible.

Et si, en fin de compte, le monde était impossible à épuiser ou comme le dit le philosophe, d’en finir avec notre vis-à-vis ? Sans doute alors serait-il salutaire de changer de posture pour entrer dans « une attitude d’écoute et de réponse fondée sur l’efficacité personnelle et l’assimilation, orientée vers une atteignabilité responsive et réciproque ». Ce balancement entre des constats pessimistes d’un monde à bout de souffle et un optimisme ontologique, rappelle qu’avant d’espérer un retour au « monde d’avant », beaucoup ont rêvé du « monde d’après ».

« Rendre le monde indisponible », Hartmut Rosa, Éditions La Découverte, Collection « Théorie critique », 2020, 144 pages, 17 euros.