Dans l’esprit collectif, Philippe Halsman est souvent synonyme de « jumpology » : vous savez cette photo qui met en scène une Marylin Monroe sautant joyeusement sur fond bleu, ou encore celle qui fait léviter Salvador Dali, pinceaux à la main, face à un jeté de chats ? C’est ça, la « jumpology », que Marylin Monroe avait d’ailleurs refusée en 1954, terrifiée à l’idée de dévoiler sans fard sa personnalité au public. Sauter devant l’objectif pour faire tomber les masques, la pudeur et les vanités anodines : un concept brillant, qui pour notre grand plaisir, ne fut pas le seul développé par celui qui deviendra l’un des plus grands photographes du vingtième siècle.

Dean Martin and Jerry Lewis ©Philippe Halsman
Dean Martin and Jerry Lewis ©Philippe Halsman

L’exposition présentée au musée du jeu de Paume, intitulée « Etonnez-moi » d’après la réponse donnée par Serge de Diaghilev à Jean Cocteau lorsque ce dernier lui a demandé ce qu’il devait faire pour collaborer avec lui, se déploie sur quatre sections et rassemble plus de 300 documents : Une introduction qui nous immerge dans sa période parisienne, puis trois parties qui s’inscrivent dans sa période New-Yorkaise (Les portraits de célébrités, la mise en scène photographique et le « répertoire d’idées photographiques » développé pendant 30 ans avec Dali). On y découvre un artiste d’une originalité déconcertante et d’une inventivité sans pareille, qui ne cesse de se renouveler et de s’expérimenter.

Tippi Hedren et Alfred Hitchcock pour la promotion du film "Les oiseaux" ©Philippe Halsman
Tippi Hedren et Alfred Hitchcock pour la promotion du film « Les oiseaux » ©Philippe Halsman

On est d’abord transportés à Paris en 1931, à la poursuite du jeune Philippe Halsman, chassé d’Autriche pour parricide. C’est la période des débuts, de l’inspiration : influencé par les photographies avant-gardistes d’Helmar Lerski et par le courant photographique « la Nouvelle Vision » (dont Germaine Krüll fait notamment partie et auquel il appartiendra ensuite), il développe sa spécialité de portraitiste et publie dans les plus grands magazines de l’époque (Vogue, Haarper’s Bazar) : il expose pour la première fois en 1936 une série de photographies intitulées « portraits et nus », mêlant au doux regard de Chagall les géométriques lunettes de Le Corbusier.

Marc Chagall ©Philippe Halsman
Marc Chagall ©Philippe Halsman

A New-York, il publie nombre de portraits pour Life, devient photographe pour l’agence Magnum, et sa technique se pare des bijoux du bouillonnement créateur : il utilise la photographie pour créer de courts scénarios, entame une collaboration fructueuse avec Dali et fait de ses portraits l’instrument privilégié du dévoilement psychologique de ses sujets, dont il « tâche de saisir l’essence même». Les portraits et collages fantasques s’accumulent en noir et blanc : Rita Hayworth sirotant un milkshake, Maharishi Mahesh Yogi (le fondateur de la méditation transcendantale) en lévitation sur fond psychédélique, le photographe Alfred Eisenstaedt affublé d’une troisième jambe… La mise en scène des portraits trahit l’âme des sujets, dénudés devant un objectif traversant. Traverser les sujets, traverser les arts : c’est ce qui va motiver Dali à collaborer avec Halsman, qui le figurera, comme dans ses rêves, en Mona Lisa moustachue. Ensemble, ils vont créer un dialogue artistique monumental trop souvent ignoré : une série de photos basée sur « Les Ménines » de Vélasquez, la création d’une oeuvre qui mêle peinture et photographie, ou encore la genèse d’un picture book, le « Dali’s Mustache », qui à des questions manuscrites répond par la mise en scène photographique. Une collaboration qui se fonde sur une sensibilité partagée : un amour pour Paris, pour les découvertes psychanalytiques, pour le symbolisme des détails…

Photographie issue du livre "Dali's mustache". "NO MY INNER CONFLICTS ARE TERRIBLE" ©Philippe Halsman
Photographie issue du livre « Dali’s mustache ». « NO MY INNER CONFLICTS ARE TERRIBLE » ©Philippe Halsman

C’est la créativité explosive d’Halsman que nous fait découvrir l’exposition, dont le talent transcende l’outil photographique pour en faire le point de départ d’une production purement artistique : « Essayer de capturer la vérité élusive avec mon appareil est souvent frustrant alors que tenter de créer une image qui n’existe que dans mon imagination se révèle souvent un jeu exaltant ». Halsman crée des scénarios photographiques, il met en scène ses sujets comme Hitchcock en 1962 pour la promotion de son film Les Oiseaux, il invente des décors complètement fous autour de Cocteau en 1949, nécessitant la présence d’un boa constrictor vivant, de colombes et d’un mannequin anatomique. C’est un créateur de dialogue, entre les arts, entre les âmes, entre les genres.

Halsman est un véritable caméléon, artiste exalté dont la personnalité déborde largement le simple travail photographique du technicien. L’exposition est trop belle, trop accessible et trop intelligente pour être manquée : Allez-y, rien que pour le plaisir d’y voir Cocteau métamorphosé en Edouard aux mains d’argent et Dali nu dans un œuf.

Jean Cocteau ©Philippe Halsman
Jean Cocteau ©Philippe Halsman

Philippe Halsman – Etonnez-moi ! Jusqu’au 24 janvier 2016 au musée du jeu de paume

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here