Il a grandi à Abidjian et a été marqué par la MACA. Enfant, sa mère, opposante politique, y a été enfermée par le régime de Houphouët-Boigny. Philippe Lacôte a donc fait appel à ses souvenirs pour réaliser son second long métrage « La nuit des rois ». Après le succès de son premier long métrage « Run », qui raconte l’histoire d’un fou errant, sélectionné à Cannes dans la catégorie Un Certain Regard en 2014, il renouvelle son approche des marginalités en nous immergeant dans la plus grande prison d’Afrique de l’Ouest, un soir de lune rouge, et de bouleversements.

Abidjan abrite la MACA, la prison la plus surpeuplée de l’Afrique de l’Ouest. En périphérie de la ville, elle est installée en pleine forêt. A l’intérieur, c’est une société à part entière, avec ses lois, ses règles, et sa hiérarchie. Le « dangôro », le chef suprême des prisonniers, possède tous les droits. Seulement, lorsqu’il tombe malade et n’est plus en mesure de les gouverner, il est dans l’obligation de se donner la mort.

A l’orée de la mort, Barbe Noire choisira pour prolonger son règne de quelques jours, de relancer la tradition de Roman. A la lune rouge, une prisonnier est convoqué pour raconter des histoires durant toute la nuit.

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Corps et violence en prison

Le film débute par un gros plan, suivant la forêt d’Abidjan pour venir se poser sur la MACA, qui trône dans ses hauteurs, avec la ville en arrière-plan. Un jeune homme de 14 ans fait son entrée en prison ce jour-là. Et c’est lui, que Barbe Noire choisira pour narrer des histoires à la tombée de la nuit.

Avec lui, on découvrira la prison. On y rencontre les sportifs, ceux qui jouent aux cartes, ceux qui transgressent les codes de genre. Mais il y a aussi la surpopulation, la concentration des corps, qui vont au contact, qui cherchent à s’affronter. Ici, un équilibre de paix est ténu, mais il suffit de peu pour que les passions s’enflamment.

Mais surtout, Philippe Lacôte représente les corps d’hommes noirs, ni cliché d’esclaves, ni hyper-sexualisés. Ce n’est pas qu’un film sur les conditions de vie des prisonniers. Mais un film qui questionne :  comment se transforme-t-on, comment s’adapte-t-on dans un espace qui ne répond pas aux mêmes règles que celles du dehors. Les corps servent l’imaginaire lorsqu’ils représentent les scènes décrites par Roman, les corps servent l’ordre établi de la prison lorsqu’ils entrent en conflit. « La nuit des rois » est un film qui interroge les histoires et les imaginaires qu’on peut développer lorsque notre corps est enfermé.

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La MACA, un écosystème d’intrigues et de luttes de pouvoir

La nuit des rois, oscille entre documentaire et imaginaire fantastique. Familier du documentaire, Philippe Lacôte réalisé de nombreux reportages, et notamment co-réalisé la série « Les Routes de l’Esclavage » pour Arte. Dans son film, il représente la prison tel un écosystème, avec sa propre hiérarchie, sans la fantasmer ni l’enjoliver. Faisant référence à la « Nuit des rois » shakespearienne, il montre parfaitement la violence et la tension latente qui y règnent, qui poussent le « Roman » à faire durer ses récits pour distraire ses compagnons et limiter une escalade de la violence. Seul bémol, on s’y perd parfois aussi…

Si « La nuit des rois » à tendance à tomber dans l’écueil du sur-jeu, il n’en reste pas moins un film prenant, et réussit la prouesse de construire un univers avec un parfait équilibre entre son réalisme et sa dimension onirique.

La nuit des rois, de Philippe Lacôte, sortie le 8 septembre.