Jia Tolentino est une essayiste américaine, nouvelle voix majeure d’une jeune génération façonnée par les réseaux sociaux, la télé réalité et le militantisme. Dans cette collection d’essais, elle met en exergue ces combats qui animent la jeunesse : internet, la féminisme et nos héros en commun. 

Chroniqueuse au New-Yorker, Jia Tolentino revient dans ce long essai sur autant de sujets qui sont des facteurs marquants de notre génération et comment notre société a formé nos nouvelles croyances, comment aujourd’hui une société fait d’apparences semble nous diriger.

Elle revient autant sur la téléréalité que sur le féminisme ou encore les scandales qui ont agité la sphère internet et pour cela, elle se prend en exemple. Elle revient sur sa jeunesse au Texas, sur ses années d’études à l’université de Virginie ou bien son expérience du mariage.

Un portrait chinois

Jia Tolentino fait à la fois preuve de sincérité et de recul sur les sujets qu’elle traite dans cet essai. Quand elle décrit internet, elle ne se met pas en retrait sur sa propre utilisation des réseaux sociaux, de Myspace à Instagram en passant par Facebook. Elle plonge dans sa propre expérience dans le programme de téléréalité Girls v. Boys pour s’exprimer sur les cadres dans lesquels sont mis les différents candidats de ce genre d’émission, une façon plus large de parler des étiquettes qu’on nous colle. Elle interroge avec lucidité les habitus des millénials, elle décrit ses obsessions pour les salades à 18 dollars, le yoga, l’athleisure cette mode de porter des vêtements de yoga dans la vie ou encore cet engouement pour la Barre. Ce qu’elle tente de démontrer par ce tour, c’est la capacité des femmes à devoir optimiser leur vie, pour être toujours performantes. Ces jeux de miroir que décrit Jia Tolentino, ce sont ceux de l’apparence, de nos propres contradictions et des indications que la société nous donne.

« Dans la vraie vie, les femmes sont bien plus obéissantes. Nos rébellions sont insignifiantes. Récemment, les femmes idéales d’Instagram ont commencé à être légèrement agacées par les structures qui les entourent. […] Elle fait une pause d’une semaine sur les réseaux sociaux puis, presque systématiquement, recommence exactement comme avant. »

C’est le portrait d’une génération qui se fonde sur des arnaques, au nombre de sept selon Jia Tolentino qui sont à la fois du fait des réseaux sociaux mais aussi un héritage des générations précédentes. Elle critique à la fois les arnaqueurs 2.0 tele Billy McFarland mais en démontrant comment nous nourrissons ce monstre, elle revient aussi sur la dette étudiante, sur la figure des girlboss qui n’aide pas vraiment les jeunes femmes ou encore les multiples facettes de ces ingénieurs soi-disant brillants de la Silicon Valley. Jia Tolentino balaye tout le spectre de la société idéale pour critiquer chaque dérive de celle-ci.

« ‘On vend du rêve au loser ordinaire’ avait déclaré Billy McFarland. Ce rêve illusoire devient la structure dominante de nos aspirations, et les ombres de leur stade final – cruauté, négligence, nihilisme – suivent de près. Après tout, en devenant partie prenant d’une escroquerie, on accède à une partie de sa gloire hideuse : on peut voir, si ce n’est expérimenter, ce à quoi peut ressembler le fait de piller les lieux et d’en ressortir indemne. »

Un portrait féminin

Cet essai fait la part belle aux femmes. Jia Tolentino fait preuve d’un recul implacable et d’un œil avisé sur les rébellions féminines, sur le mouvement #MeToo mais aussi sur la littérature féminine ou encore les grandes figures inspirantes de femmes de la pop culture. Elle analyse les causes du patriarcat à travers la littérature, elle montre comment nos héroines austiniennes ou celle de May Alcott ne représentent qu’une partie des jeunes femmes, excluant toutes femmes non blanches et hétéros. Mais elle montre aussi comment la littérature peut mettre en exergue la condition féminine et ses injustices, elle prend en exemple l’oeuvre d’Elena Ferrante, dont l’oeuvre autant qu’elle met en avant les femmes et leurs combats montre comment celle ci sont contraintes par un modèle littéraire.

« Observer les narratrices de Ferrante se déterminer à partir de ces images dans leur projet d’affirmation de leur individualité et de leur contrôle, c’est faire l’expérience de la transcendance, dans le sens où Beauvoir l’entendait. »

Jia Tolentino raconte avec autant de vivacité ses années à l’université de Virginie et l’ambiance qui règne sur le campus. Elle raconte l’ambiance culture du viol qui règne sur le campus universitaire et la façon qu’on a de mettre sous le tapis ces agressions ainsi que les sanctions envers ceux qui les ont commises. C’est aussi un bel hommage aux mémoires de ces femmes ainsi qu’une certaine nostalgie envers ce campus qu’elle semble avoir aimé. Toujours dans cette idée, elle démonte le mythe de la femme difficile, à travers des exemples allant de Britney Spears à Hope Hicks, attachée de presse de Donald Trump.

Jeux de miroirs est un essai prenant sur les femmes et la société des millenials. Jia Tolentino écrit avec verve un plaidoyer en faveur de cette nouvelle génération sans jamais oublier ses défauts.

« Jeux de miroirs », Jia Tolentino (traduit de l’anglais par Joséphine Gross et Elaine Krikorian), Editions La Croisée, 368 pages, 24€