Pour sa quatrième mise en scène, Hugues Duchêne et sa compagnie Royal Velours invitent à plonger avec enthousiasme dans l’actualité politique française. En six épisodes d’une heure chacun, les six années qui se sont écoulées entre deux élections présidentielles se trouvent aborder de toute part. À découvrir d’un seul tenant ou en deux parties au Théâtre 13 à Paris.

Contrairement à Louis XIV à qui la phrase, servant ici de titre, est attribuée, Hugues Duchêne n’a pas l’air prêt de quitter ni la scène politique ni la scène théâtrale. Fondateur d’une compagnie avec ses ancien.ne.s camarades « élèves-comédien.ne.s » de la Comédie Française, il a développé une définition radicale et singulière de ce que doit être le théâtre documentaire. Fruit d’un long travail d’enquête sur le terrain où il n’hésite pas à emprunter les habits de journaliste, il a établi les fondements d’une œuvre au long cours qui « débute en septembre 2016 et se termine à la date du jour où le spectacle est joué devant les spectateur.rice.s. » Afin de capter le fond de l’air, de « raconter l’évolution politique de son propre pays : la France », Duchêne voyage à travers le territoire mais aussi à l’étranger, s’immerge dans des partis politiques, devient photographe officiel, fréquente les tribunaux, se rend aux meetings et aux manifestations. Bref partout où il se passe quelque chose on peut entendre Duchêne crier « PRESSE PRESSE PRESSE » ou agiter malignement une carte sur laquelle figure la Marianne de la République française. Alors que s’est-il passé depuis l’automne 2016 ?

En découpant sa pièce par année, et en suivant l’actualité de chacune (élections présidentielle et législatives, procès terroristes, mouvement des Gilets Jaunes, municipales, covid-19, opération Barkhane, nouvelle élection présidentielle) Duchêne se mue en une sorte de professeur d’éducation civique exposant l’organisation de la Cinquième République et de ses pouvoirs. Sentiment pédagogique renforcée par le destinataire de ce résumé théâtrale : le neveu du metteur en scène, né fin 2016. Car loin d’une leçon magistrale poussiéreuses ou d’une suite de témoignages, c’est de vie dont il est question dans Je m’en vais mais l’État demeure. Celle de Duchêne et de son neveu, mais aussi celle de ses proches, de ses ami.e.s et des membres de la troupe. C’est ainsi qu’à seulement sept sur le plateau, il.elle.s convient une multitude de personnes tant par un va et vient prodigieux de déguisements que par des imitations désopilantes. Emportés dans ce fourmillement inventif, dans lequel à certains moments les identités des un.e.s et des autres sont interverties pour préserver l’anonymat de tel ou tel avis, le vrai se mélange au faux, le théâtre au réel. Certes il y a un écran, seul véritable décor, sur lequel sont projetées les images capturées par Duchêne. S’y voit des têtes connues, des instants historiques mais tout cela est-il bien véridique ? Personnes existantes interprétées, dialogues réels rejouées, c’est sans doute ici que la pièce a le plus de portée. Car au-delà des rires provoqués, de la fascination exercée, l’écriture théâtrale pratiquée ici provoque un questionnement sur le régime de croyance auquel veut bien se soumettre tel.le ou tel.le spectateur.rice, qu’il.elle soit devant un.e professeur, un.e politicien.ne, un.e journaliste, ou un.e comédien.ne. Comme le rappelait une des clauses du contrat : Tout est vrai tant que ce n’est pas faux.

Rarement a été vu un théâtre documentaire poussé aussi loin dans ses limites. Alors que passer 7 heures assis.e dans une salle spectacle pourrait ressembler à une fuite hors du monde, c’est un ensemble pénétrant de fenêtres réflexives sur le présent, l’Histoire, l’individu, l’autre, le politique, le monde qui s’ouvrent aux spectateur.rice.s. Joyeusement vivifiant.

« Je m’en vais mais l’État demeure »
Écriture, conception et mise en scène Hugues Duchêne
Avec Pénélope Avril en alternance avec Juliette Damy, Vanessa Bile-Audouard, Théo Comby-Lemaître, Hugues Duchêne, Marianna Granci, Laurent Robert, Gabriel Tur en alternance avec Robin Goupil

au Théâtre 13, Paris jusqu’au 26 juin puis en tournée au Festival Malaze, Annecy le 2 juillet et au Festival Pampa, Sainte-Foy-la-Grande le 27 août.