Nouvelle création de Guillaume Clayssen, Et me voici soudain roi d’un pays quelconque rend un hommage personnel et toutes en formes au poète lisboète Fernando Pessoa. À découvrir selon les autorisations gouvernementales début février ou fin mars.

Dans un présent à l’expression artistique vivante limitée, le défi de monter et d’ajouter une lecture à la nébuleuse qui entoure la figure et les écrits de ce poète multiple, n’en devait être que plus stimulant. Mais à défaut de pouvoir accueillir le public au sein de cette farandole de mots et de poètes, le metteur en scène Guillaume Clayssen et la comédienne Aurélia Arto n’ont pu partager leurs visions impressionnistes de Pessoa que devant un parterre limité de professionnel.le.s.

Pessoa, c’est cette silhouette noire au large manteau et au chapeau. Un visage fin dissimulé derrière des lunettes aux épaisses montures et une moustache brune. C’est cet employé pour une compagnie d’import/export, à la vie semble-t-il calme et rangé mais dans l’intimité de laquelle il fait naitre des poètes aux œuvres singulières. Et puis Pessoa c’est aussi, cet après-midi de janvier 2021, cette femme à la perruque blonde qui n’ose élever la voix pour déclarer qu’elle sera partie vivante des hétéronymes du poète. Car après tout si Pessoa était « à lui seul un théâtre de marionnettes » (Armand Guibert) pourquoi est-ce qu’Aurélia Arto (la femme en question) ne pourrait-elle pas aussi si essayer ? Seule sur une scène épurée, entourée de quatre modules tout aussi blancs, elle convoque avec malice une partie des fameux hétéronymes de Pessoa, ni suffisamment semblables pour être des doubles ni suffisamment autres pour être des pseudonymes. Ainsi s’entrecroisent les paroles d’Alberto Caeiro, d’Alvaro de Campos, Ricardo Reis sans oublier Bernardo Soares et Pessoa lui-même.

© Emmanuel Viverge

Simultanément à ce patchwork poétique qui invite chacun.e à mesurer l’ampleur de la créativité d’un seul homme mais aussi à tisser des liens entre des personnalités et des propos à l’apparence paradoxales, s’esquisse peu à peu un mouvement d’incorporation des mots du poète en actes de la comédienne. L’ébullition se fait alors autant sonore que physique : des haut-parleurs répondent aux propos d’Aurélia Arto, les modules en se retournant deviennent miroirs, l’aspect physique de la comédienne se trouble au gré des changements de costumes. Une multitude d’êtres semblent avoir envahi le plateau. Jusqu’au point où les vers de Pessoa et consorts s’abîment dans ce qui prend des allures de transe-poétique moderne aux lumières électriques et à la musique survoltée. Les repères sautent en mesure et donne l’impression que les mots s’échappent de l’univers du poète. Deux solutions apparaissent : rester en dehors et attendre de retrouver pieds ou se laisser porter pour découvrir à travers, les émotions dessinées par le corps, s’affirmer, derrière l’influence de Pessoa, les identités des deux artistes à l’origine de cet hommage.

Au final, plutôt qu’une révérence littérale aux mots de Pessoa, Et me voici soudain roi d’un pays quelconque, invite à partager cette faculté que possédait le poète lisboète de donner à entendre la ou les voix qui habitent l’intimité de l’être. Au risque de perdre certain.e.s spectateur.rice.s explorant par d’autres chemins cette œuvre protéiforme.

Et me voici soudain roi d’un pays quelconque – Autour de Fernando Pessoa
Conception et montage de textes Aurélia Arto et Guillaume Clayssen
Mise en scène Guillaume Clayssen
Jeu Aurélia Arto

Au Théâtre du Chatelard – Ferney-Voltaire le 5 et 6 février, au Théâtre des Quartiers d’Ivry du 19 au 21 mars et au Théâtre de Suresnes Jean Vilar e 25 mars.