Après son très remarqué premier roman, Mauvaises Herbes, Dima Abdallah nous propose dans ce roman une balade dans Paris accompagnée par le monologue poétique du narrateur. 

Le narrateur est un homme de la cinquantaine devenu SDF autant par contrainte que par choix après la mort de celle qu’il semble avoir aimé. Dans un long monologue intérieur, le narrateur nous entraîne avec lui dans le 20e arrondissement de Paris au gré de ses balades et cette nouvelle routine qu’il se crée.

Monologue intérieur qui fait autant intervenir le regard des gens, le souvenir que les interactions avec la société, ce récit est une œuvre de mémoire.

La rue et la marche

Au début du roman, on rencontre un narrateur dépressif et prostré dans son appartement par cette maladie, incapable d’en sortir, même marcher au bout de sa rue est une épreuve pour lui. A l’annonce du décès d’Alma, visiblement ancienne compagne du narrateur, il se met en mouvement, commence alors une longue marche.

Devenu sans domicile fixe, il dort dans la rue et rythme ses semaines par une série d’habitudes pour ne pas se fixer et se faire avaler par les trottoirs comme il le dit lui-même. Comme une stratégie de survie pour ne pas se retrouver sur une bouche de métro comme Aimée ou dépendant aux drogues de Moussa, il marche, nuit et jours.

« Je ne m’enracine nulle part. Je prends bien garde à ne surtout pas m’enliser dans une rue. Ce serait comme rebâtir autour de moi les murs que je mets tant d’énergie à faire exploser. J’ai mes habitudes dans certaines rues, mais je ne reste jamais plus que de quelques heures dans la même. »

Le mardi est le jour d’Emma, le mercredi celui d’Ella, le jeudi celui où il va au cimetière du Père Lachaise où il rencontre Minuit, cette chienne qui devient son compagnon. C’est cette routine que nous décrit le narrateur, mais aussi ce périmètre circonscrit dans lequel il vit, jamais au delà du 20e même si parfois il s’aventure jusqu’à la Seine.

« Une ville ne dort pas la nuit, elle somnole. Son cœur bat un peu plus lentement, mais sa respiration est plus profonde. Elle rêve de ce qu’elle a vécu pendant la journée et ces rêves transpirent à travers les murs des immeubles, les trottoirs et les routes, qui frémissent de ce qu’ils ont emmagasiné de tumulte et se vident infiniment doucement de la cohue de la journée. Plus les heures passent, plus la respiration des rues et des murs se fait profonde et lente. La nuit est un écho. »

Le goût des souvenirs

C’est aussi un échappatoire, ce monologue pour le narrateur. Tout le roman se concentre sur l’oubli. Il force sa mémoire à se vider de ses souvenirs, pour ne pas perpétuer une sensation de manque qui pourrait l’immobiliser. A la mort d’Alma, il décrit ses larmes comme un moyen de se vider d’elle.

Mais comme il est difficile de se forcer à l’oubli. Au fil des pages, des odeurs le ramènent de l’autre côté de la Méditerranée aux côtés de ses grands-mères, Bahia et Ayla, des galettes à l’anis de sa tante Zeina. Autant d’odeurs et de souvenirs dont le narrateur se remplit pour tenter de les faire sortir.

« La boulangerie de la rue se met à embaumer le quartier entier d’un parfum de galette à l’anis. Celles que ma tante Zeina, réputée pour ces galettes succulentes, cuisait sur la poêle par les froides soirées d’hiver quand elle nous rendait visite. »

C’est autant un voyage dans Paris que dans les souvenirs du narrateur que nous offre Dima Abdallah. Bleu Nuit est d’une poésie mordante, ponctué par les carnets du narrateur.

« Je me vide de l’eau salée de la mer du souvenir où se reflètent les yeux d’Elsa,
Retourne à ta tombe, Elsa, disparait de moi, Elsa, vide-moi de toi, Elsa » comme ces vers qui seraient une variation du recueil Les Yeux d’Elsa d’Aragon.

Ce second roman est une folle course contre le passé et ses souvenirs, une marche affolée aux côtés d’un narrateur méthodique. Faits de poésie et de la rue, la tendresse pour le narrateur n’est ni forcée ni admirative. Une plongée dans Paris et l’enfer de ses rues.

« Bleu Nuit », Dima Abdallah, édition Sabine Wespieser, 225 p., 20€

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