Après une première journée qui donnait le ton, le We Love Paris Film Festival s’est déroulé à un rythme effréné.  Choc, émotion, surprise et déceptions, tels sont les sentiments qu’ont vécu les festivaliers  durant  ce week-end au cinéma Saint André des Arts. Pari réussi pour ce Festival qui a mis le cinéma au centre de ses débats. Retour sur un week-end de cinéphile. 

C’est avec les yeux et la tête saturés d’images que nous avons quitté la première édition du We Love Paris Film Festival. Au terme d’un week-end caniculaire et d’une programmation marathonienne (qui a dit que la cinéphilie n’était pas une discipline olympique ?), le festival indépendant a tenu toutes ses promesses. Il a offert aux festivaliers à la recherche d’un bol d’air, une sélection de films rafraichissants par leur qualité et leur parti pris de mise en scène. Le cinéma indépendant était célébré à son meilleur et c’est avec plaisir que nous revenons sur les grands moments de ce festival, terrain de jeu du cinéphile à la recherche d’expériences singulières.

Matinée Expérimental :

Alors que la température extérieure nous invitait à prendre place, nous avons pu découvrir pour la deuxième journée deux projets expérimentaux qui sentaient bon la révolution et la contestation pacifique. Nostalgia Gosht in the Death Valley de Lufe Bollini– ou Fantasma pour faire plus court – marque par sa puissance visuelle et l’énergie qui se dégagent des images de ces collectifs prenant possession d’un immeuble abandonné au cœur de Sao Paulo. Ici, artistes et citoyens du monde entier débattent sur le thème de l’ascenseur social au rythme de performance artistique et de la multiplicité des formats évoquant les documentaires des années 70. Même si on peut regretter un ensemble confus, on est transporté par cette liberté de refaire le monde et de bousculer les conventions. Plus révolutionnaire, Gypsy Pop Art : a movie in the making est un clip musical expérimental d‘Ema Dei et de  Jean Marc Munerelle, qui prend comme décors les mouvements de contestations en Roumanie. On suit la talentueuse Ema Dei, maitresse de cérémonie piquante qui, au rythme de chansons tziganes, nous plonge au cœur de Bucarest en plein troubles politiques. Documentaire toujours en cours d’élaboration, le film fait vibrer le manifestant qui sommeille en nous par sa fantaisie et son courage. A noter que la chanteuse Ema Dei casse le quatrième mur du film, en proposant en cours de la projection une performance musicale rendant l’immersion révolutionnaire palpable.

©Ema Dei
©Ema Dei

Après midi poétique :

C’est donc en dansant, sans quitter notre siège, que nous découvrons le film suivant. Far West, drame fraternel français qui prend place dans le milieu rural. Premier long métrage de Fréderic Radepont – également interprète – le film raconte les retrouvailles de deux frères qui tentent de renouer un contact tout en s’émancipant d’un passé douloureux. Solidement incarné par les acteurs – même si certains dialogues peuvent sonner faux – le film réussit à maitriser un rythme tendu via un montage nerveux et appliqué au service d’une narration efficace. Le réalisateur prend surtout le temps de filmer les activités de la campagne avec une précision salutaire – digne d’un Claude Chabrol – installant ainsi un ton poétique dans cette quête d’une vie meilleure qui rend les personnages touchants et crédibles, illustré lors d’une étonnante séquence de danse punk. Une belle première réalisation et un réalisateur qu’on ne demande qu’à suivre.

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©Far West

Fer de lance de la nouvelle génération de cinéastes russes, Alexander Kott, réalisateur de La Bataille de Brest-Litovsk nous a dévoilé son nouveau film Insight. Une infirmière, délaissée par un mari transparent, se prend de passion pour un homme atteint de cécité afin de lui redonner espoir. Il sera difficile de ne pas succomber à la poésie de ce couple atypique, qui refuse de se laisser briser par le désespoir. Ici l’homme qui croyait avoir tout perdu se reconstruit au regard de cette femme en manque d’amour qui lui redonne une part de rêve à laquelle s’accrocher. Soutenu par une image digne des grands peintres russes, le film alterne les scènes de comédies fantaisistes et le drame romantique d’où se dégage une cruauté volontairement pessimiste dans la pure tradition des films salves. Porté par un rythme lent – trop lent diront certains – le film marque avant tout par la force de son interprétation où la poésie d’Aleksandr Yatsenko – star montante du cinéma russe – et Agrippina Steklova font merveilles à chaque image. Tout ce qui se dégage de leurs corps, de leurs regards, de leurs étreintes et de leurs larmes est une bouffée d’émotions qui engloutit le spectateur. Insight qu’on peut traduire par introspection est une fable sur l’amour absolu et l’espoir qu’il suscite.

Difficile d’enchainer avec Maudite Poutine, film québécois de Karl Lemieux tant celui-ci diffère dans sa narration. Plus proche de la projection visuelle et sonore, ce film expérimental délaisse son récit anodin – une histoire classique de drogue entre deux frères – pour nous proposer une expérience musicale déstabilisante. L’image se construit et se déconstruit aux sons stridents et métalliques des notes pour mieux appuyer l’impasse dans laquelle les plonge son personnage. Si certaines séquences sont de véritables tours de force visuels – la destruction d’un appartement – on peut s’irriter de l’arrogance artistique du réalisateur, à cause d’une image en noir et blanc qui cite avec lourdeur Control d’Anton Corbijn, et d’un scénario minimaliste volontairement flou. Restent quelques belles images et une musique envoûtante qui transportera ceux qui l’acceptent. Alors que notre cerveau ressemblait à une crêpe laissée trop longtemps au soleil, la projection d’un autre film québécois King Dave de Daniel Grou fit l’effet d’une piqûre d’adrénaline. Nous reviendrons sur ce film monstre, véritable choc de festival dans une critique plus approfondie, tant il a marqué notre esprit.

©Maudite Poutine
©Maudite Poutine

Dimanche Fantastique :

C’est après une bonne mais petite nuit de sommeil que nous entamons en ce dimanche la dernière journée du We Love Paris Film Festival. Et rien ne nous prépare à la projection de Demon du regretté réalisateur polonais Marcin Wrona: lors de la célébration d’un mariage, le marié se fait posséder par un esprit devant des convives qui tentent de sauver les apparences. Dans ce petit bijou de mise en scène, le réalisateur fait s’affronter le rationnel et l’irrationnel, redonnant vie à la légende juive du dybbuk. A l’image de cette première séquence générique où une pelleteuse inquiétante prend la direction de la cérémonie, le film plonge lentement mais sûrement dans l’épouvante. Jamais client d’effets gadgets, le film est une peinture de la nouvelle société polonaise qui aurait abandonné ses traditions au profit d’une modernité ouverte à tous les excès – plus particulièrement l’alcool. Avant d’être rattrapée par ses démons. Il est jouissif de voir la science et la religion, ici incarnées par un prêtre dépassé par les événements et un professeur athée désabusé, s’affronter devant un événement surnaturel à travers des dialogues caustiques, brillamment écrits. Filmé avec l’énergie d’un Thomas Vintenberg dans Festen et citant le cinéma de Polanski et de Friedkin, ce mariage – qui ressemble au fur à mesure du récit à un enterrement – confronte deux visions de la société polonaise interprétées par une pléthore d’acteurs, tous inoubliables. Mention au jeune comédien Itav Tiran, auteur d’une interprétation exceptionnelle lors d’une séquence de possession en plein vin d’honneur qui restera longtemps dans nos mémoires. Le coup de cœur du We Love Paris Film Festival.

©Demon
©Demon

Beaucoup d’attente entourait le film du réalisateur et écrivain malaisien, Dain Iskandar Said. Interchange, thriller policier teinté de fantastique, nous invite à suivre un enquêteur chargé de résoudre des meurtres en série mystérieux, et son frère victime d’hallucinations. A l’instar de Demon, Interchange est une parabole sur nos sociétés qui auraient piétiné leurs traditions jusqu’à ce que celles-ci refassent surface. Visuellement fort, questionnant notre regard sur la réalité, le film glisse vers la poésie onirique avec brio faisant référence au cinéma de Takeshi Mike. Mais tout cela est malheureusement plombé par une musique lancinante, appuyée par un violon soporifique qui fait rapidement écho à une narration qui tourne en rond. Ce qui pousse le spectateur à se détacher malgré lui du récit et à rester indifférent à un film qui aurait gagné à être moins long.

Courts-Métrages:

Pour les courts métrages, on pourra citer les belles découvertes telles que Beach Week de l’américain David Raboy et son twist surprenant, Midnight Poetry d’Emile Boyard et son personnage de mère confrontée à sa nouvelle vie, A peine du Vincent Capello pour son interprétation et sa mise en soignée ainsi que la poésie – certes un peu à l’eau de rose – mais bienfaitrice dans Fisching in The Moonlight de Christian Monnier. Et on ne saurait oublier la performance de la jeune actrice Juliette Dutent dans le malheureusement trop confus Anton de Lun Bo. Le festival s’est clôturé par la projection de We Cannes Kill The Star de notre hôte Bruno Mercier, satire rafraichissante sur le festival de Cannes et ceux qui vivent en marge, joliment interprété par Audrey Beaulieu, Jean Yves R Lemoine et Daria Penchenko mais qui souffre de maladresses scénaristiques rendant, sur la durée, le film anecdotique.

Et c’est par une danse digne de Fellini, avec un cerveau fatigué mais repu de cinéma que s’est terminée la première édition du We Love Paris Film Festival. En attendant avec impatience l’année prochaine, voici le palmarès de ce festival pas comme les autres :

PALMARES LONG METRAGE

Prix du meilleur long-métrage ( PRIX QUARTIER LATIN) décerné à KING DAVE de Daniel Grou.
Prix du meilleur scénario revient à INSIGHT d’Alexander Kott.
Prix du meilleur sound-design/musique attribué à MAUDITE POUTINE de Karl Lemieux.
Prix de la meilleure actrice remporté par Agrippina Steklova, pour le rôle de Nadia dans INSIGHT d’Alexander Kott.
Prix du meilleur acteur attribué à Nicklas Søderberg Lundstrøm pour le rôle de Nick dans NEEDLE BOY d’Alexander Bak Sagmo et à Itay Tiran pour le rôle de Piotr dans DEMON de Marcin Wrona.

PALMARES COURT-MÉTRAGE

Prix du meilleur court-métrage décerné à MIDNIGHT POETRY d’Emilie Boyard et à NOSTALGIA GHOST IN THE DEATH VALLEY de Lufe Bollini.
Prix du meilleur scénario attribué à FRENCH de Josza Anjembe.
Prix du meilleur sound-design/musique décerné à BETWEEN SECONDS de Nora Jaenicke.
Prix de la meilleure actrice remporté par Juliette Dutent pour le rôle de Juliette dans Anton de Run Bo.
Prix du meilleur acteur attribué à Martin Combes pour le rôle d’Erwann dans FISH & CHICKS d’ Elise Mcleod et Julie Grumbach.

A Très Vite.

 

 

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