C’est un premier roman hypnotisant et brillant qu’Alexis Schaitkin signe en cette rentrée littéraire d’hiver 2022 avec Un si joli nulle part.

Hiver 1995, une famille américaine aisée part en vacances sur une île paradisiaque. Un séjour idyllique pour ces quatre new-yorkais qui va virer petit à petit au cauchemar. Ils sont partis à quatre, mais rentrent seulement à trois. Alison, l’aînée de la famille, est retrouvée morte sur l’île voisine. Des années plus tard, Claire, désormais jeune adulte, renoue avec Clive, l’un des deux plagistes impliqués dans le meurtre de sa sœur, afin de percer le mystère qui la hante depuis ces vacances d’hiver.

Des vacances presque parfaites

Richard et Ellen Thomas s’offrent des vacances paradisiaques dans les Caraïbes en compagnie de leurs deux filles, Alison, âgée de 18 ans, et Claire, âgée d’environ 7-8 ans : « Zoomez sur l’Indigo Bay : l’hôtel apparaît. La longue allée centrale bordée de palmiers rectilignes, le hall en marbre avec son toit en rotonde, le pavillon en plein air où le petit déjeuner est servi tous les matins jusqu’à dix heures, le spa, la piscine en forme de haricot, le centre d’affaires et le centre de fitness. Puis, la plage où les rangées de transats épousent la courbe de la baie. »

C’est leur petit rituel. Chaque hiver, ils prennent le large au soleil, histoire de contrebalancer la morosité de l’hiver et du froid. Pourtant, cette année, leur luxe coûtera la vie à leur fille aînée, Alison. En cette année 1995, la famille Thomas ne repartira pas le cœur léger ni l’esprit reposé. Chacun devra désormais vivre avec ce poids sur la conscience, ainsi que ce mystère non résolu autour d’Alison et de son décès.

« Durant les mois qui ont suivi la mort d’Alison, l’enquête a absorbé mes deux parents, mais différemment. Mon père s’est mis en congé prolongé, et Alison est devenue son occupation à temps plein. Il était fréquemment en contact avec le FBI, et il téléphonait sans cesse à la police de Saint-X pour suivre les progrès de leur enquête qui, il en était de plus en plus persuadé, n’était pas bâclée, mais carrément une vaste imposture visant à préserver la réputation de l’île (…) Ma mère s’est repliée sur elle-même. Sans qu’elle en parle, il était évident qu’elle pensait constamment à ce qui s’était passé. Derrière son regard distant, je percevais les questions et les théories qu’elle ressassait. »

Le poids du passé

Trop petite pour se souvenir des détails des funérailles de sa sœur, Claire se forge une image factice et transformée de ce que sa grande sœur aurait été si elle n’avait pas été tuée pendant ces vacances d’hiver.

Malgré le traumatisme, elle vit une enfance et adolescence plutôt classique et sans embûches, en apparences. Après avoir changé de prénom à la suite du drame, Claire, désormais Emily, marque un tournant important de sa vie. Il y a eu une vie avec Alison et une vie sans. La vie où elle était Claire, la petite sœur de la belle et renversante étudiante qu’était sa sœur, et Emily, la fille unique : « La veille de ma rentrée en CE2, j’ai dit à mes parents que, dans ma nouvelle école, je voulais que l’on m’appelle par mon deuxième prénom. J’ai senti qu’ils échangeaient des regards entendus au-dessus de ma tête. “Pourquoi pas ? a dit mon père. Tu pourras toujours revenir à Claire si tu changes d’avis.” Je n’ai jamais changé d’avis. A partir de ce jour-là, je suis devenue Emily. »

Les années passent et Emily s’habitue à vivre avec le fantôme de sa sœur et cette obsession pour elle. Pourtant, alors que rien ne la préparait à replonger au cœur de l’enquête du meurtre de sa sœur, elle va croiser par pur hasard Clive, le plagiste soupçonné à l’époque d’avoir tué Alison : « Sous la photo, le nom du chauffeur : Clive Richardson. Était-ce possible ? J’ai voulu faire quelque chose, dire quelque chose, mais mon esprit demeurait vide. Le moteur du taxi ronronnait à l’arrêt. Du bout du pied, je maintenais ma portière ouverte. Ce que j’ai fait par la suite était plus instinctif qu’intentionnel. En descendant du taxi j’ai discrètement glissé mon téléphone sous le siège du chauffeur ».

C’est le début d’une relation complexe et étrange qui va doucement s’installer entre Clive et Emily. En voulant comprendre ce qu’il s’est réellement passé sur cette île, Emily va se rendre compte qu’elle n’est pas la seule à être hantée par son passé et que la mort d’Alison n’a laissé personne indemne.

Un si joli nulle part se lit comme un thriller au suspense implacable, mais est bien plus que cela. Derrière les codes du roman policier, on y trouve une profonde analyse et un portrait fidèle à la réalité des États-Unis de nos jours : racisme, discrimination, inégalités sociales. C’est aussi un très beau roman sur le deuil et l’obsession.

« Un si joli nulle part », Alexis Schaitkin (traduit par Emmanuelle Aronson), Les Escales éditions, 464 pages, 22 euros.