C’est au Moyen-Orient que Jean Rolin nous transporte cette fois-ci, sur les traces du traquet kurde : un oiseau qui, comme le suggère son nom, ne se rencontre que dans les régions kurdes, et plus particulièrement en Irak et en Turquie. 

C’est l’anecdote d’un ornithologue amateur qui croise un traquet kurde en France qui semble donner prétexte à ce voyage à travers l’espace et le temps, à la suite des ornithologues les plus célèbres qui parcoururent le Moyen-Orient pour observer les oiseaux qui les peuplent.

Quand les oiseaux font l’histoire

Amateurs de descriptions et de nature, ce livre est fait pour vous ! Le lecteur suit tout un narrateur qui utilise la première personne du singulier et dont on ne connaîtra jamais le nom. Il nous conte les aventures des plus grands ornithologues de l’histoire, leurs découvertes, mais aussi leurs tricheries. Et c’est à Richard Meinertzhagen que s’intéresse le plus le narrateur : ce colonel britannique, reconnu dans le monde de l’ornithologie et ayant fait don de toute sa collection d’oiseaux au Museum d’histoire naturelle britannique, est accusé d’avoir volé des oiseaux et d’avoir falsifié les dates et lieux de leur découverte pour se les attribuer.

Le narrateur se sert de nombreux ouvrages rédigés dans les dernières décennies pour étayer son propos, et offre au lecteur une multitude d’anecdotes croustillantes sur la vie de cet homme : ses exploits militaires qui semblent largement exagérés, ses amitiés avec des personnages célèbres en grande partie inventées, ou encore ses prouesses ornithologiques. Et chacune des ces anecdotes est l’occasion pour le narrateur de décrire amplement les décors des voyages de Meinertzhagen, ainsi que les oiseaux qu’il observe. On sent même poindre une forme de fascination pour ce personnage qui semble avoir construit toute sa vie et sa réputation sur des mensonges.

Quand ornithologie et politique se croisent

Mais ce qui est le plus intéressant dans ce récit, ce sont peut-être les réflexions, centrales bien qu’en arrière-plan, que Jean Rolin offre sur les rapports de ces hommes aux pays qu’ils visitent. Ces ornithologues britanniques sont bien souvent aussi des militaires haut-gradés, ou bien des diplomates, dans le cadre de l’empire colonial britannique. Et certaines de ces anecdotes prennent même place durant la Seconde guerre mondiale, lors de combats au Moyen-Orient. Le lecteur pourra bien sentir une forme d’ironie et de critique latente utilisées par Jean Rolin dans ces descriptions des interactions des personnages historiques qu’il nous présente avec les locaux qu’ils rencontrent lors de leurs voyages. Ainsi, tout le récit sur les rapports entre St John Philby, un diplomate, et Ibn Saoud, le fondateur de l’actuel royaume d’Arabie saoudite, est passionnant de détails et de liens avec l’actualité.

Et politique et ornithologie se croisent à nouveau quand le narrateur raconte son voyage sur les terres kurdes en 2016, à la recherche de ce traquet kurde. Il traverse l’Irak et la Turquie sur les traces de l’oiseau et rencontre, à la faveur de ces pérégrinations, de multiples acteurs des conflits qui font aujourd’hui encore rage dans ces régions. Entre militants kurdes, combattants de l’Etat islamique et autorités turques, cette recherche du traquet kurde donne l’occasion d’une description précise des rapports de force dans la région.

Avec Le Traquet kurde, Jean Rolin nous offre un récit complet, entre descriptions ornithologiques fascinantes, anecdotes historiques passionnantes et percées d’actualité, qui permettent de donner à la région et à ses conflits une toute autre dimension.

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« Le Traquet kurde », Jean Rolin, Editions P.O.L, 176 pages, 15€ 

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr