Neuvième création de la troupe des Chiens de Navarre, Tout le monde ne peut pas être orphelin nous invite à prendre place autour de la table familiale et de son équilibre branlant. À voir au Théâtre de la Cité à Toulouse jusqu’au 28 janvier puis en tournée.

Voilà maintenant quelques semaines que les fêtes de fin d’année sont passées et que, pour beaucoup, la cellule familiale s’est à nouveau dispersée. Les souvenirs de repas interminables, de brouilles, de dissimulation étant encore bien frais, voici que les Chiens de Navarre nous propose de nous confronter aux leurs.

Miroir, miroir

Qui vient voir un spectacle des Chiens de Navarre, s’attend à être surpris. À la MC93 de Bobigny cela débute dès le hall. Alors que le spectacle a lieu dans la salle Oleg Efremov, on nous indique que l’entrée se fera par un chemin détourné. Une fois les portes ouvertes nous nous retrouvons à emprunter le passage des régisseurs pour débarquer sur scène, après un dernier virage dans l’ombre des coulisses. Choix étonnant qui trottait dans la tête de Jean-Christophe Meurisse, la salle est disposée de manière bi-frontal. La scène se trouve donc au milieu de deux gradins qui se font face. Comme à l’accoutumée au théâtre contemporain, les comédiens sont déjà sur scène. Ce soir, les sept acteurs sont dans un décor de vaste salle à manger avec cuisine, table, canapé, sapin décoré et même une tête de buffle accrochée au mur. Nous prenons place après avoir foulé brièvement la scène sans que l’on fasse cas de nous – le quatrième mur demeure présent pour le moment.

Tout commence comme un huis-clos familial. Des parents reçoivent leurs enfants et leurs compagnons pour les fêtes de fin d’année. Profitant de ce moment de rassemblement, ils annoncent négligemment qu’ils viennent de vendre la maison familiale pour partir se la couler douce au Portugal loin de toutes obligations parentales. Leurs enfants sous le choc balbutient. Jusqu’à ce qu’un des frères n’en tenant plus, se lance dans un criant monologue sur sa pénible vie de fils de baby-boomer. Alors que l’on s’attend à une réponse du père, on enchaîne sur la sempiternelle ouverture des cadeaux pouvant déboucher soit sur de l’hébétude face à une jupe artisanale et éco-responsable soit sur de la folie pure (hilarante course poursuite à la tronçonneuse). Puis tout va y passer, les conversations abrutissantes de répétition sur la santé des membres de la famille éloignée, les bilans de vie névrotique, les affres de la digestion lors de ce festival de victuailles, la naissance et l’œdipe, les crises de larmes, le deuil, l’inversion de la dépendance en fin de vie. Face à ces instants compilés, il est permis à chaque spectateur de trouver des résonances à sa propre vie.

crédits images : Philippe Lebruman

Présent viscéral

Attaché à son processus de création laissant une grande part à l’improvisation, Jean-Christophe Meurisse agit là encore comme une sorte de chef d’orchestre. Ces saynètes sélectionnées parmi la cinquantaine de situations qu’il leur a proposée, et développées par les comédiens lors de nombreuses improvisations, se retrouvent agencées face à nous au gré des envolées lyriques et/ou physiques de ces derniers. Augmentant par là la teneur actuel de la représentation, il orchestre une suite d’actions imprévisibles. De multiples brèches perforent alors la frontière entre la scène et le public. Certaines nous laissent stupéfaits et absorbés, saisis par l’action se déroulant sous nos yeux (surprenante utilisation des w.c) autant d’autres finissent par lasser, nous remettant à distance vis-à-vis de la scène en cours (il en va ainsi du long épisode de la naissance). Dans cette volonté de saisir l’audience, nous pouvons aussi regretter l’utilisation fantaisiste de certains éléments, cherchant davantage à créer la surprise que le suspens et la connivence avec le spectateur (à l’exemple de l’arrivée hasardeuse de cet enfant venu colorier au milieu des grands). Face à un spectacle construit comme une revue des travers familiaux, la relation du spectateur et de la pièce se fait alors en dents de scie alternant moments de franc partage et périodes de mise à distance.

Fidèles à ce ton libre qui en a fait l’originalité de leurs spectacles et qui permet ce rapport sensible d’un théâtre aux viscères non dissimulées (nous retrouvons aussi l’humour scatophile dans cette dernière création), les Chiens de Navarre proposent un spectacle savoureux par instant mais à la tournure inégale. Sortis de la représentation nous nous retrouvons à échanger nos passages favoris avec les autres spectateurs, comme les souvenirs d’une visite commune, dont nous serons les seuls gardiens, Meurisse se refusant à toute édition de texte. Au final une question trotte : et si à trop vouloir centrer leurs spectacles sur un présent sensationnel autant par les sujets choisis que par la mise en scène, le théâtre ainsi produit ne perdrait-il pas de ses résonances intemporels ? Réponse à trouver cet été aux Bouffes du Nord lors de la reprise de Tout le monde ne peut pas être orphelin.

Tout le monde ne peut pas être orphelin
Mise en scène Jean-Christophe Meurisse
Avec Lorella Cravotta, Charlotte Laemmel, Vincent Lécuyer, Hector Manuel, Olivier Saladin, Judith Siboni en alternance avec Lucrèce Sassella, Alexandre Steiger et avec la participation de Rosalie Chapellas Charron et Adèle Schmitt-Sylvain

Au Théâtre de la Cité de Toulouse jusqu’au 28 janvier, puis au Manège de Maubeuge du 5 au 6 février, au Volcan du Havre du 11 au 15 février, à la Comète de Châlons-en-Champagne du 26 au 27 mai, au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris du 2 au 14 juin.