Dans son premier roman très réussi, Shane Haddad raconte Toni, une jeune femme perdue, à travers une journée toute entière tournée vers le match de foot auquel elle assistera dans la soirée.

Toni a vingt ans. Aujourd’hui c’est son anniversaire, et tout ce qui compte c’est que c’est jour de match. Elle ne pense qu’à ça en se levant, en se préparant pour ses cours, en survivant à la journée qui la sépare de son entrée dans la tribune de supporters, entourée de tous ces hommes, tous ces inconnus, tous portés par le soutien inconditionnel à l’équipe que tous viennent voir jouer.

Narratrice indéfinie, personnalité perdue

Toni traverse sa journée d’anniversaire comme toute autre, toute prise dans sa routine et sa solitude. Mais elle se sent mal : depuis le réveil, elle a cette « chose » dans la gorge qui la met mal à l’aise. Qui l’empêche de se sentir complètement elle. Et tout ce qu’elle attend, c’est le moment de communion avec la tribune et les joueurs qu’elle vivra le soir même quand elle sera au stade. Une attente qui la consume. « Cette chose est toujours là, à lui dire qu’elle et Toni ne se comprennent pas. Comme un insecte qui dérange. Qui mange doucement une partie de son corps, on ne sait pas trop quoi. »

La journée de Toni n’est qu’un enchainement de péripéties qui mettent son corps à rude épreuve. Tout n’est que violence, une violence morale qu’elle s’inflige par ses pensées, et une violence physique à laquelle elle ne semble pouvoir échapper. Elle s’interroge sur elle, sur son corps, sur le fait d’être une femme, sans jamais qu’une forme interrogative arrive à maturité : aucun point d’interrogation ne termine ses questions, comme si elle n’osait pas réellement les poser, que sa voix ne comptait pas, même dans son propre esprit. Toni semble être à la recherche de ses sensations physiques, comme s’il n’y avait qu’elles qui pourraient révéler son existence au monde. Shane Haddad, en utilisant aussi bien le « je que le « elle » dans la bouche de Toni et en n’écrivant qu’au style indirect brouille les frontières, comme la personnalité brouillée de la jeune femme qui peine à se trouver.

« Je vais sauter dans la foule et tu ne m’y trouveras plus »

« Chers joueurs. J’ai mes pieds pour marcher. Marcher jusqu’à vous. Marcher jusqu’au stade. Sauter pour vous. Chers joueurs je ne vous envie pas. Je transmets ma foi vous savez. Elle est aussi réelle qu’un fantasme. Ce fantasme, de faire partie du club. » Son corps et son esprit tendent tous entiers vers le stade et vers le match de foot. Et pourtant, elle ne s’y sent pas à sa place non plus : elle est seule, et tente de noyer sa solitude dans la multitude de la tribune, là où les individualités se mélangent à destination des joueurs et du terrain. Et à travers ses réflexions tout au long de la journée, on comprend qu’elle cherche à faire partie d’un groupe, d’un équipe, comme elle cherche à prendre la place qui lui revient dans sa famille, auprès de son père, président du club de foot. Qu’est-ce qu’elle aimerait qu’il la voie !

Dans ce premier roman, Shane Haddad explore le rapport d’une jeune fille à son corps et à sa place dans l’espace public. Les rapports entre féminin et masculin se bousculent dans la tête de Toni, nourris par les insultes qu’elle entend dans la rue, et les injonctions avec lesquelles elle a grandi et qui pèsent encore sur elle.

« Je ne suis nulle part dans le foot. Les plateaux télé sont masculins, les voix sont masculines, le langage est masculin, le terrain est masculin. Au stade je suis plus proche de celui qui ne me parle jamais. Je suis dans l’oeil du cyclone. On m’y laisse m’amuser. On me laisse crier et je laisse crier les autres. Je chante tout ce que je n’ai jamais compris de lui. Je chante tout ce qu’il aime et que je n’aime pas. Je suis plus proche de lui. Il sait que j’aurai essayé d’être un garçon moi aussi. Que j’aurai essayé la rudesse d’un stade de foot tous les vendredis soirs. C’est un sport qui remplace la parole du quotidien. Qui remplace tout ce que les gens ne parviennent pas à dire.« 

Un premier roman riche d’une autrice qu’on suivra avec plaisir !

« Toni tout court », Shane Haddad, Editions P.O.L, 160 pages, 17€