Brûlant, puissant et mené par une plume remarquable, The Girls dissèque les bouleversements adolescents via un personnage inspiré des affidés de Charles Manson : manipulation, séduction, amitié et rébellion s’y mêlent brillamment.

« The girls » et sa bande de filles. « The girls » et Evie, quatorze ans, jeune adolescente qui vit seule avec sa mère au Nord de la Californie. Elle est fille unique, l’été approche et sa meilleure amie Connie commence à l’ennuyer. C’est alors qu’elle s’entiche de Suzanne, une brune aux cheveux fous, et de sa bande, un joyeux rassemblement de liberté et de sauvagerie qui l’impressionne. En décidant de les suivre, elle va se faire entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell. Evie n’y voit que de l’excentricité innocente, mais certains signes, qu’elle décide d’ignorer, vont doucement lui faire comprendre qu’une violence sourde grandit au sein du ranch de la secte…

Ouvrage psychologique

Raconté par Evie, adulte mais traumatisée par son expérience sectaire, The girls dresse le portrait intime de cette jeune esseulée en quête d’amour. Il dessine aussi un tableau puissant du monde sectaire, qui n’est pas sans rappeler la « Famille » de Charles Manson, gourou qui poussa ses disciples à l’assassinat de Sharon Tate en 1969. Un sujet délicat, parfait pour une auteur sachant y faire lorsqu’il s’agit de disséquer les ressorts psychologiques qui animent ses personnages. Du débridé Russell, chef charismatique de la secte, à la douce mais soumise Suzanne, en passant par Evie, la jeune protagoniste, tiraillée entre soif de liberté et instincts de protection, tous les personnages sont taillés comme des bijoux.

Avec The Girls, elle met au jour les mécanismes de séduction et de domination mis en place par Russell pour attirer les jeunes filles dans l’affre du vice, les lois de l’attraction qui s’abattent sur Evie sans qu’elle ne puisse les comprendre, celles de la recherche de reconnaissance , de l’envie, de la peur… De pensées qui, au fond, tracent un chemin vers la noirceur transmuant ces jeunes idéalistes en tueurs de sang froid « Se donner tant de mal pour gommer les contours bruts, décevants des garçons, et façonner quelqu’un qu’on pourrait aimer. Je m’en apercevrais plus tard seulement : combien notre amour était impersonnel et avide, balloté à travers l’univers, dans l’attente que quelqu’un le reçoive et donne forme à nos souhaits ». 

Maturité et adolescence

Du haut de ses vingt-sept ans, Emma Cline est d’une maturité incroyable. Littérairement d’abord, avec un style étoffé sans être lourd, fluide et intelligent, talentueux et accessible. Humainement surtout, lorsqu’elle plonge dans la tête d’Evie, remuée par les hormones et questionnements adolescents. Une psyché dans laquelle l’auteure s’infiltre avec talent, et dont elle retire la substantifique moelle, consciente ou inconsciente. Elle éclaire ces nécessités étranges, du besoin « d’attirer l’attention » en s’habillant « de façon à provoquer l’amour » à « l’étrange sentiment maternel » qu’éprouve Evie face à sa mère, dont les épaules se relâchent sous le regard de l’homme qu’elle aime.

Plus largement, elle se penche sur le passage délicat à l’âge adulte de l’adolescente, jeune plante tiraillée entre un souhait inextinguible de liberté et un besoin vital d’encadrement aimant. Une condition universelle, dont Emma Cline dresse parfois un portrait difficile « Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. (…) Les chansons pop à l’eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme « coucher de soleil » et « Paris ». Puis on leur arrache leurs rêves de manière si violente : la main qui tire sur les boutons du jean, personne ne regarde l’homme qui crie après sa petite amie dans le bus ». 

« The Girls » brille par sa qualité psychologique, émotionnelle et littéraire. Emma Cline nous offre un roman puissant et bouleversant, assez mature pour pouvoir décrire toute la complexité du féminin, mais assez léger pour nous immerger dans l’intimité de personnages ciselés.

The girls

 

« The girls », un livre d’Emma Cline, Gallimard, Collection Quai Voltaire, 336 pages, 21 euros. 
Format poche : « The girls », un livre d’Emma Cline, Edition 10/18, 360 pages, 8,10 euros.

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Rédactrice en chef de la section cinéma - Amoureuse de grands espaces, de cinéma et de littérature, je parle beaucoup mais je parle culture !