Tété est de retour avec un nouvel album, Fauthentique, qui dépeint avec style des portraits de faussaires et pose la question du mensonge et de la duplicité. Interview garantie 100% vérité, à moins que l’on ne se soit laissé abuser… 

Il y a bien longtemps que Tété n’est plus posté devant sa fenêtre à guetter les âmes esseulées… Après le succès de son deuxième album La Faveur de l’Automne en 2003, vendu à plus de 200 000 exemplaires, l’auteur-compositeur né à Dakar il y a 43 ans a continué de faire résonner ses mots et ses mélodies dans quatre albums dont le dernier, Les Chroniques de Pierrot Lunaire, est sorti en 2016. Trois ans plus tard, le voici de retour avec Fauthentique, son septième album studio. On y retrouve avec plaisir cette voix si reconnaissable, cette guitare chaleureuse et ces textes ciselés qui sont la marque de fabrique de Tété. Après avoir notamment collaboré avec Mayra Andrade et offert le texte de la chanson Ton visage aux Fréro Delavega, Tété a choisi de co-réaliser ce nouvel opus avec  Johan Dalgaard (Yaël Naïm, Gaëtan Roussel, Imany…).

Sur la pochette, on y découvre le chanteur avec des yeux vairons, résultat d’une opération de chirurgie esthétique réalisée pour être « comme David Bowie »… Du moins, c’est ce que raconte la fausse biographie qui accompagne le CD que nous avons reçu il y a quelques semaines… Puisque Fauthentique est un album bâti entièrement sur le concept du mensonge et de la manipulation, s’attardant sur les figures de ces « faussaires de génie’, à l’image de King Simili, héros du premier single, qui falsifie « la modestie, le doute, l’intelligence, le talent » et mime « la poésie des grands, l’élégance et le dépit ». Malgré tout, après quelques hésitations, c’est bien pour une interview vérité que nous avons rencontrer Tété

Le concept de Fauthentique est que : « Rien de ce qui va suivre n’est vrai ». Comment est née l’idée de cet album ?
Tété : Le fauthentique c’est le faux certifié vrai. C’est le faux qu’on nous présente comme étant la vérité. L’écriture de l’album a commencé avec l’histoire d’un faussaire. J’ai toujours beaucoup aimé la figure du faussaire d’antan qui falsifiait des timbres ou des tableaux, comme un pied de nez au système. II y avait quelque chose de très romanesque et d’attachant parce que finalement le faussaire d’antan ne spoliait que les puissants alors que le faussaire d’aujourd’hui est beaucoup plus inquiétant. Il spolie tout le monde, il jette les gens dans la précarité, il manipule notre sens de la perception… Mais le faux peut aussi devenir une convention de narration, et j’avais envie de tirer ce fil-là. Toujours en souriant parce que des raisons de faire la tête, je crois qu’il y en a suffisamment. 

Vous envoyez aux services de presse une biographie délirante écrite par un proche du Gorafi…
A partir du moment où l’on sait que rien de ce qui va suivre n’est vrai, et bien on peut se permettre de faire des choses qui sont tout le contraire de ce qu’un chanteur devrait faire quand il sort son disque. Puisque l’idée est que tout ça est faux, on peut faire n’importe quoi ! Mais l’idée était d’être encore une fois dans le jeu de l’album : êtes-vous surs de votre perception des choses ? Moi qui envoie aux « équipes de presque » cette bio complètement fausse, est-ce que c’est un pétage de plomb ou est-ce que c’est à dessein pour attirer votre attention… 

Ça a marché avec moi en tout cas ! Pourquoi dites-vous que cet album est aussi un « collage musical »?
Bien sûr les guitares et la voix sont aux fondements de l’album, et tout le reste a été programmé. Le challenge était de faire en sorte que cela ne s’entende pas. Encore une fois, dans la même lignée que la bio, c’est aussi une manière d’attirer l’attention sur les vraies questions de l’album. Ce type qui me fait danser, est-ce que ce sont ses copains musiciens qui jouent ou est-ce qu’encore une fois c’est une petite expérience sur le faux, la vraisemblance ? Et est-ce que cette expérience est faite pour se moquer de moi ou est-ce que c’est plutôt bienveillant ? En fait je pose la question suivante : si moi je peux t’illusionner avec ma musique qui est somme toute inoffensive, est-ce que tu es sûr qu’il n’y a pas d’autre choses dans ton quotidien qui t’illusionnent ? Et est-ce que tu es sûr que ces choses-là sont aussi bienveillantes ? 

Tété – (c) Jerome ‘Juv’ Bauer

Dans vos remerciements vous désignez les artistes comme des « faussaires du quotidien », c’est comme cela que vous vous définissez ?
Etre artiste c’est déjouer la fatalité. C’est voir un ciel gris et s’obstiner à y voir une percée de soleil, c’est être devant une table vide avec une tasse de café et puis d’un seul coup doter cette tasse de café d’une personnalité pour créer de l’émotion. Les gens ne sont pas dupes, ils savent que les tasses à café ne parlent pas dans la vie mais cette revisite du réel permanente est quelque chose que l’on a de commun avec les faussaires. Je crois que le faussaire, le menteur, il est dans une sorte de storytelling lui aussi. Sauf que ce n’est pas pour élever les gens mais pour abuser de leur crédulité.

Paradoxalement, Fauthentique n’est-il donc pas votre album le plus sincère ?
Oui je dirais que c’est mon album le plus sincère puisque je ne me défausse pas du procédé, à la différence des faussaires dont je parle, qui eux avancent masqués et ne se découvrent que lorsqu’ils sont confondus et traduits en justice. Là je me dénonce ! Et je reconnais que je n’ai pas de réponses, mais moi ce qui m’intéresse ce sont les questions que cela suscite, et le fait de pouvoir en parler.

Qui sont ces faussaires, ces menteurs dont vous parlez ? 
La société est une source d’inspiration sans fond ! Après je ne cite pas de noms parce que des manifestations diverses et variées du faux ou de la duplicité il y en a plein dans les informations. Que ce soit chez les hommes politiques, ou même chez notre voisin de palier qui trompe sa petite copine, ou ce commerçant adorable qui essaye de vous vendre une table cassée… Je crois que ce sont les choses qui nous environnent, et aussi la rumeur, qui a toujours existé. Les mensonges ne sont jamais aussi gros que dans la tête des gens qui y croient. 

La rumeur est amplifiée aujourd’hui à l’ère d’internet. Dans Week-end sans wifi  vous évoquez l’addiction aux réseaux sociaux, quel est votre rapport à ces derniers ?
J’y suis rivé tout le temps ! C’est pour cela que je passe mon temps à dire que je ne suis pas meilleur qu’un autre et Fauthentique est un album qui pointe du doigt, qui pose des questions. Je suis comme tout le monde et je suis même coupable puisque je déverse des heures de contenus tous les ans sur les réseaux sociaux en espérant, comme le voisin, qu’on va les regarder jusqu’au bout. Il m’est arrivé aussi comme tout le monde d’aller voir un truc sur mon téléphone et de me perdre en chemin pour me retrouver deux heures plus tard en train de regarder un contenu qui n’a plus rien à voir… La chanson pose surtout cette question-là : est-ce que notre attention nous appartient encore ? Qui n’a jamais fait cette expérience de parler d’une marque ou d’un objet dans un email et de voir la publicité de l’objet apparaitre un peu plus tard dans son navigateur ? On clique et un objet en appelle un autre… Ce n’est pas une petite étoile qui nous guide, c’est une technique de vente. Et c’est une forme de duplicité, même si c’est plus de la suggestion que de la manipulation. 

Tété – (c) Jerome ‘Juv’ Bauer

Dans Votez pour moi vous vous mettez dans la peau d’un futur président, comment est née cette chanson ?
Je l’ai écrite pendant la campagne présidentielle, parce qu’il y avait vraiment un côté pièce de théâtre avec des rebondissements, des personnages assez fantasques… J’ai donc voulu prendre les traits de caractères les plus caricaturaux de chaque candidat pour créer un candidat unique affublé de tous ces défauts. La chanson parle de politique, mais surtout de quelqu’un qui veut tellement le pouvoir qu’il est prêt à vous raconter tout et n’importe quoi pour l’obtenir. On est donc encore une fois dans le fauthentique. 

Qu’est-ce qu’un « funambule de l’ordinaire » ? Une jolie formule dans le refrain de Disco solitaire
C’est un peu ce qu’on disait tout à l’heure, les faussaires du quotidien, les funambules de l’ordinaire… Le faussaire est celui qui arrive, en faisant une pirouette, à tromper son monde et à s’en tirer à bon compte. Et la vie n’est pas facile donc il faut être un peu un faussaire du quotidien. Il faut être un peu funambule pour jongler avec les mauvaises nouvelles, jongler avec le coût de la vie qui augmente, jongler avec le temps qui se raccourcit, jongler avec le futur qui est de plus en plus incertain… Pour ne pas se laisser sombrer il faut déjouer un peu tout ça. 

Votre chanson la plus connue est une ballade amoureuse, A la faveur de l’automne, mais j’ai l’impression que la majorité de vos chansons parlent de la société. Est-ce que vous vous définiriez comme un chanteur engagé ?
Et bien je vais vous faire une réponse de normand en bon faussaire… C’est l’époque qui nous engage sur un chemin dont on ne connait pas vraiment l’issue ! Parmi les chanteurs qui m’ont donné envie de faire ce métier-là il y a Bob Dylan qui au gré de ses disques chantait aussi bien des chansons d’amour que des chroniques sociétales… Je crois que le luxe et le privilège d’être un auteur c’est de pouvoir s’emparer de tous les sujets. Après là où vous avez raison, c’est que je n’écris plus de chansons d’amour depuis quelques albums. Donc je me dis que sur le prochain il va absolument falloir que je rattrape mon retard !

Tété – (c) Jerome ‘Juv’ Bauer

Est-ce que vous prenez toujours autant de plaisir à chanter A la faveur de l’automne aujourd’hui ? Est-ce que cela vous agace parfois que l’on vous parle encore de cette chanson ?
Cette chanson m’a ouvert beaucoup de portes ! Et une chanson qui résonne est une porte ouverte sur toutes les autres. C’est donc toujours un plaisir de la chanter.

J’avais eu la chance de vous entendre lors d’une soirée en très petit comité, juste vous et votre guitare face à une centaine de personnes. Est-ce que c’est important pour vous de garder ces moments-là aussi, vous qui avez commencé à chanter dans des bars ?
Cela me permet de garder mon fil rouge à moi. Effectivement j’ai commencé en chantant dans la rue, en faisant tourner le chapeau dans des bars, et ce que je n’ai jamais perdu c’est ce plaisir d’entendre les cordes résonner sans amplification. Je trouve que c’est une très bonne manière de tester les nouvelles chansons. J’ai le sentiment qu’on a beau jouer dans un lieu beaucoup plus grand, le principe de base ne change pas tant que l’on s’amuse et tant que l’on prend du plaisir à faire ce que l’on fait, et qu’on le fait avec le coeur. C’est vrai que la guitare et moi c’est une passion d’adolescent. Aujourd’hui, au bout de 20 ans c’est encore ce qui m’anime. Que ce soit dans une petite salle devant 100 personnes ou dans une salle devant 2 500 personnes, ce que j’ai envie de retenir c’est que c’est tellement beau 20 ans après de prendre encore autant de plaisir à faire tout ça ! Et puis le public m’a permis de le faire en m’accompagnant…

Tété – (c) Jerome ‘Juv’ Bauer

Quel va être selon vous votre moment préféré de la journée du 27 mars où vous serez en concert à l’Elysée Montmartre ?
Les quelques minutes de calme avant la tempête, juste au moment de monter sur scène… Ce sont toujours des moments très forts…

Vous qui êtes un peu poète, est-ce que vous êtes également un grand lecteur ? Si oui, quel est votre livre fétiche et pourquoi ?
Pour l’album je me suis replongé dans la poésie du XIXe siècle, sur les conseils d’un certain… Gainsbourg ! 

Etes-vous attentifs aux nouvelles plumes de la chanson française ? Avez-vous quelques coups de coeur ?
Oh oui il y a plein de choses ! Il y a Hoshi dont j’aime beaucoup l’écriture, Charlotte Cardin, une canadienne que je trouve super, Vianney mon copain… Il y en a tant !

Quelle chanson emporteriez-vous sur une île déserte ?
La première fugue de Bach au violoncelle….

Tété, album Fauthentique disponible depuis le 1er février 2019.
En concert à l’Elysée Montmartre le 27 mars 2019.
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