Le Front National n’a jamais été aussi haut dans les sondages. Après avoir engrangé des succès électoraux en 2014 lors des élections européennes, et de nouveau en 2015 lors des élections régionales, le parti semble se rapprocher toujours plus de l’Elysée. Une occasion de plus pour s’intéresser à son idéologie, à ce qu’elle nous dit de la France d’aujourd’hui. Mais surtout, une occasion d’entrer dans la tête de Marine Le Pen.

Un héritage familial parfois difficile à effacer

Le FN est un parti familial : celui des Le Pen. D’abord celui de Jean-Marie Le Pen, son fondateur et son président pendant de longues années. Puis celui de Marine Le Pen, qui prend le relai de son père en 2011. Si c’est le père qui a donné sa forme et son idéologie dominante au parti, c’est bien la fille qui a réussi à l’inclure dans le système politique français, à lui donner la carrure d’un parti républicain. Le Front National a désormais pris racine dans les territoires français, et jouit d’un socle militant solide. Ce qui ne suffit pourtant pas à le légitimer.

Sous la présidence de Jean-Marie Le Pen, le parti était taxé d’extrême-droite. Et non sans raisons : xénophobie, antisémitisme, homophobie, souverainisme, et la liste pourrait être encore longue. Depuis qu’elle en a pris le contrôle, Marine Le Pen a engagé une tentative de dédiabolisation, de normalisation de son parti, pour le rendre acceptable aux yeux d’une plus grande partie de l’opinion publique française. Ce qui semble plutôt bien fonctionner jusqu’à présent.

Michel Eltchaninoff est donc parti de ce constat comme point de départ de son livre, et c’est le fil rouge qui guide toute l’étude de ses discours. On entre dans la dialectique que Marine Le Pen veut instaurer, toute l’idéologie qu’elle développe. On apprend à comprendre ce qui se cache derrière les mots de ses déclarations : derrière une bonne couche de vernis d’acceptabilité, l’idéologie originelle de l’extrême-droite est bien là. Des euphémismes masquent des attaques contre l’islam. La dénonciation de l’élite mondialisée remplace l’antisémitisme de son père, mais en conserve le schéma. La notion de « républicanisme » de laquelle elle se réclame occulte sa volonté d’exclusion de toute une partie de la société française. Tout ce que défendait déjà son père et ce qu’elle a essayé de faire oublier, tout est toujours présent. Marine Le Pen a rompu avec son père, mais elle ne l’a pas tué.

Comprendre le Front National, sans le justifier

Quand on ne partage pas du tout les idées du Front National, on peut se demander pourquoi lire ce livre. On peut se dire qu’on n’a aucune envie de se retrouver « dans la tête de Marine Le Pen ». Et pourtant. C’est exactement la raison pour laquelle il faut absolument lire ce livre. Chacun peut y trouver quelque chose : ceux qui se sentent loin de l’idéologie du parti y découvriront encore plus d’arguments pour le critiquer. Et ceux qui partagent déjà ses idées renforceront peut-être leur idéologie. Mais en fait, ça en vaut le coup, parce que sur ces derniers, peut-être que quelques uns se rendront compte qu’ils ne sont pas d’accord avec la candidate du Front National.

C’est donc une véritable entreprise de compréhension dans laquelle Michel Eltchaninoff s’est lancé, non pas pour justifier l’extrême-droite mais pour la mettre à nu. La montrer telle qu’elle est, telle que Marine Le Pen l’a transformée depuis qu’elle est à la tête du Front National. Et la faire sortir de cette posture de victime que la candidate à la Présidence de la République cherche à lui donner. L’auteur l’affirme clairement dans sa conclusion  qu’« Elle n’a pas cassé les murs de la maison extrême droite pour reconstruire une nouvelle demeure. Elle a seulement déplacé les meubles ».

Michel Eltchaninoff développe une prose neutre et objective qui rapproche le texte d’un véritable essai de science politique, qui s’appuie même sur des entretiens aux proches de Marine Le Pen : Nicolas Bay, actuel secrétaire général du FN, Louis Aliot, vice-président du parti – et accessoirement compagnon de Marine Le Pen –, et Bruno Gollnisch, ancien numéro deux du FN. Ils nous font part de leur expérience, d’abord sous le père puis sous la fille, et nous permettent d’entrer encore un peu plus dans la tête de la candidate. C’est bien une analyse fine et étayée que nous propose Michel Eltchaninoff.

A presque un mois du premier tour de l’élection présidentielle, tout ce qu’il nous reste à faire est d’essayer de comprendre la vision du monde développée par Marine Le Pen et le parti solide qui la soutient. Une vision du monde qui semble plaire à beaucoup de Français et qui pourrait bien porter la candidate aux portes de l’Elysée. Elle se proclame « la candidate du peuple », elle veut procéder à « une refondation de la république, qu’elle estime vidée de son sens », elle se dit « plus démocrate que les autres » et elle « exalte un Etat fort ». Autant de tactiques qui « ont rendu la pensée d’extrême droite encore plus solide et plus ambitieuse », selon l’auteur. Il n’y a plus qu’à espérer que les électeurs s’en rendent compte avant qu’il ne soit trop tard.

Dans la tête de Marine Le pen, Michel Eltchaninoff, Edition Actes Sud, 208 pages, 19 euros

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