Méconnu en France et pourtant auteur majeur et estimé dans son pays, Dag Solstad, auteur norvégien inscrit dans le courant « stream of consciousness », signe avec T. Singer, le portrait d’un anti-héros. Une lecture surprenante, drôle et déchirante.

Écrivain raté, Singer part, après une vie d’échecs, à 34 ans à Notodden, démarrer une nouvelle vie en tant que bibliothécaire sans autre ambition que de vivre dans l’anonymat. Notodden est pour lui l’occasion de prendre un nouveau départ et de quitter son passé chaotique et la honte qui l’habite. Là-bas, dans cette petite ville de province, il pourra enfin vivre libre et incognito. Malheureusement, sa vie à Notodden ne va pas se passer comme prévu.

Impersonnel et conforme

Singer joue parfaitement son rôle de citoyen, de collègue, d’employé, de père et d’époux. Il est dépourvu de personnalité propre. Il ne fait qu’entrer dans le moule et se comporter de manière conforme. Il adapte son comportement à chaque personne qu’il côtoie en fonction de leur personnalité, de ses liens avec elles, ou encore de leur hiérarchie et classe sociale. Singer est lisse, trop lisse et trop arrangeant. Son manque d’authenticité lui fait sacrément défaut. Toute sa vie, il a joué des rôles, s’est plié aux attitudes d’autrui et a vécu en fonction des autres, pour finalement s’oublier et mener une vie fade, sans ambition ni but que son roman avorté à la toute première phrase.

Être invisible, ne pas se faire remarquer ni faire de vagues, voilà ce que Singer aspire à être maintenant. « A la bibliothèque de Notodden, nous sommes tous social-démocrate ; feindre valait le coup car il [Singer] avait la paix et pouvait se laisser absorber par ses pensées ».

L’amour comme nouvelle vie

Qui l’eut cru ! Singer, le personnage plat et antipathique que le lecteur a pu connaître pendant la moitié du récit, se trouve métamorphosé par l’amour : Merete Saethre. D’homme discret, incognito à conjoint d’une famille de trois personnes : mari, femme, enfant. C’est un changement radical pour notre héros solitaire. « Non, cela ne fait pas l’ombre d’un doute.  Sous le coup de foudre amoureux, Singer a indéniablement changé. On reconnaît à peine en lui l’homme qui a été présenté en amont de ce récit. Si on l’observe maintenant, il est une personne créée par Merete Saethre, entretenue, soignée par elle. »

Sous l’influence de l’amour,  Singer se découvre de nouvelles facettes et s’en réjouit. Sa vie semble enfin le satisfaire. Pour lui, cette relation et son statut de père, certes dans une famille adoptive, lui procurent une grande satisfaction : c’est la concrétisation de son objectif premier en s’installant à Notodden, celle de vivre camouflé. « Si son objectif consistait à vivre incognito à Notodden dans une fonction de bibliothécaire anonyme, il avait en tout état de cause, d’une façon surprenante, complètement réussi. » Mais la joie ne sera que de courte durée car la nature distante et impersonnelle de Singer revient au galop et met son couple en position d’éclat. Singer n’est pas prêt pour ce qui l’attend. Par un accident tragique, sa vie va basculer en une nuit.

T. Singer est un texte empli d’humanité. Son personnage principal semble plat, vide et ennuyant aux premiers abords, mais plus le lecteur avance dans le récit, plus il développe une empathie envers cet anti-héros. Car oui, Singer a tout d’un individu lambda. Pas de grand destin, pas de grandes ambitions, un être discret et commun, simple en fin de compte. A la fois ironique et brillant, T. Singer de Dag Solstad nous étonne par son réalisme de l’homme contemporain dans un monde où tout a pour but d’être vendu et où il fait bon d’être conforme, quitte à vivre la vie de quelqu’un d’autre.

« T. Singer », Dag Solstad (traduit par Jean-Baptiste Coursaud), éditions Notabilia, 301 pages, 19 euros.