Née à Paris mais d’origine iranienne, Suzanne Azmayesh, une avocate de 27 ans, qui a quitté ce milieu pour avoir plus de temps pour l’écriture, nous présente son nouveau roman, « Trois personnes en forme de poire« , publié l’année dernière aux éditions L’âge d’homme. Elle avait déjà publié un roman policier en 2014. Rencontre.

Pourriez-vous nous faire un résumé rapide de ce deuxième roman ?
J’ai essayé de mettre en scène plusieurs personnages, qui sont tous des Parisiens, qui ont entre 25 et 30 ans, notamment trois femmes qui se distinguent par le fait qu’elles sont dans une démarche artistique : deux actrices et une écrivain qui sont en quête du succès mais dont le parcours est semé d’embûches. Elles n’arrivent que difficilement à voir leur rêve se réaliser. Ces trois femmes sont liées par un acteur, Théo Nadéa, qui a réussi sa vie mais qui est confronté aux problématiques qui s’acquièrent quand notre vie change avec le succès, et qui se rend aussi compte que le succès est très éphémère. C’est le destin croisé de tous ces personnages qui ne se ressemblent pas mais qui se rencontrent, s’éloignent, se rapprochent.
C’est aussi la question du vide existentiel qu’on essaye de remplir en ayant des rêves qu’on n’arrive pas forcément à réaliser. C’est aussi un peu un roman qui parle du questionnement de la génération Y, cette génération entre 20 et 30 ans, qui est plus dans le succès, la quête de soi, la réalisation d’un projet personnel, mais qui est quand même un peu confrontée à un vide ou à une sorte de déception permanente.

De quel personnage vous sentez-vous la plus proche ? Peut-être de celui d’Emeline, l’écrivain en herbe ?
C’est vrai que ceux qui ont lu le livre ont considéré qu’Emeline était mon alter ego, que c’était complètement moi. Et c’est aussi vrai qu’elle est peut-être plus inspirée de moi : elle quitte un travail qui lui convenait pas pour se lancer dans l’écriture, elle est déçue de ses débuts d’écrivain. Mais ce n’est pas une auto-fiction, il y a des différences entre nous, et j’ai aussi une proximité avec les autres personnages, il y a par exemple des aspects de Madeleine qui me ressemblent. Il n’y a pas de personnage calqué, mais plutôt une inspiration multiple des personnages, même si c’est vrai que le parcours d’Emeline ressemblerait plus au mien.

Comment avez-vous construit vos personnages ? Les avez-vous inspirés des gens autour de vous, de personnes réelles ou bien les avez-vous complètement inventés ?
Émeline était en partie inspirée de moi, ou en tout cas d’une version archetypale de moi. Pour Théo, j’ai pris la star de cinéma montante qui réussit et qu’on voit partout, une version agrégée de plusieurs acteurs à la mode quoi. Pour Victoria, j’ai essayé d’imaginer un peu la compagne de cet acteur qui, elle, ne réussirait pas, en creusant la problématique des figurants, des acteurs ratés. J’ai essayé d’imaginer ce que ça faisait de côtoyer quelqu’un qui a réussi alors que soi-même on ne réussit pas. Et pour Madeleine, j’ai plus repris l’archétype de la femme fatale, une construction intemporelle de toutes ces femmes qui fascinent avec un côté inaccessible, mais en regardant l’envers de ces actrices avec une vie personnelle malheureuse et pleine d’addictions.

Le regard développé dans le livre est acerbe, et vous décrivez des jeunes qui ont du mal à trouver leur place. Quel est votre constat de base sur la société qui a guidé la rédaction du roman ?
Ce que j’ai vu en faisant Science Po, avec les gens diplômés, c’est qu’il y a souvent une grande insatisfaction entre l’investissement fournis pendant les études, en espérant faire un boulot qu’on aime et dans lequel on s’épanouit. Et puis, quand tu commences à travailler c’est la grosse désillusion, tu fais des horaires affreux, des choses pas intéressantes. Comme aujourd’hui c’est de plus en plus le monde de l’image, pas mal de gens qui se disent qu’ils peuvent s’épanouir autrement : ils claquent tout pour devenir acteur, et avec la mise en scène des réseaux sociaux, chacun se sent artiste… C’est une façon de se réaliser autrement, réaliser notre vocation artistique pour être heureux, en dehors du monde de l’entreprise. J’ai un membre de ma famille qui a été dans ce milieu, pour lequel il était très important de participer aux fêtes et à l’entre-soi du monde que je décris dans le roman. Je trouvais que c’était intéressant d’explorer la part sombre du prix à payer pour « être vu » dans un certain milieu, et tout ce que ça suppose de nuits blanches, drogues, pression du déclin et fragilité du succès.

Les personnages sont très seuls, ce qui se retrouve dans la structure du livre avec l’enchaînement des chapitres par personnages. Ils font des choses à côté des gens, mais pas forcément avec eux. Pensiez-vous à cette solitude durant l’écriture ?
Je ne l’avais pas en tête comme ça en le concevant, mais c’est vrai. J’ai remarqué que souvent en soirée, on est assez seul, on a un regard un peu extérieur, on se sent pas forcément intégré. J’ai l’impression que souvent on se force à faire des choses parce qu’on pense que c’est bien qu’on les fasse, comme mon personnage Emeline qui se force à faire un voyage à Berlin mais qui ne sent pas à l’aise, et elle est renvoyée encore plus à sa solitude. Parfois on devrait juste assumer et ne pas faire.

Le titre m’a fait pensé à une pièce d’Erik Satie, « Trois morceaux en forme de poire ». En quoi est-ce que vous avez voulu le relier à cette pièce?
Déjà, je joue beaucoup de piano donc j’ai pas mal joué du Satie, et je l’avais en tête. Et puis, c’était aussi en rapport avec mes trois personnages féminins, je voulais un titre qui les mette en avant, dans un côté un peu énigmatique, qu’elles soient présentes sans qu’on sache véritablement de quoi on parle. J’ai trouvé cette idée intrigante et relativement opaque. Erik Satie c’est justement une musique qu’on peut écouter seul. Et puis la poire, ça peut aussi être l’allégorie du corps de la femme.

Quels sont les auteurs qui vous ont influencée ?
Sur la construction, c’est Sébastien Japrisot, un auteur du XXe siècle qui avait écrit « L’été meurtrier » où il alterne les narrateurs, chaque personnage prend la parole et la langue varie aussi en fonction de chaque personnage. J’avais beaucoup aimé ce procédé qui m’avait marqué et ça m’a donné envie d’écrire un roman qui aille dans la tête de chaque personnage, pour casser la linéarité de construction des romans.
Sur l’univers un peu vide existentiel et vacuité générale, c’est plutôt « Les lois de l’attraction » de Bret Easton Ellis, avec un contexte de vie étudiante, avec des personnages qui ont une vie quotidienne complètement vide. On rentre dans leur vie et ils ne font… rien, et c’est bien (rires). Je pense que sur ce roman, ce sont les deux principales influences, même si ce que j’aime lire ne se réduit pas à ça.

En lisant le livre, j’ai pensé à Virginie Despentes et son « Vernon Subutex », dans la vision de la société, qui propose une tranche de vie. Je me trompe ?
Je suis quelqu’un de timide, et je n’ose pas tout écrire parce que ça me fait peur… J’ai beaucoup de blocages, j’ai du mal à écrire trash et il y a des mots que je n’arrive pas à écrire. Alors quand j’ai lu Virginie Despentes, je me suis dis que j’aimerais bien écrire comme ça, parce qu’elle ose, elle n’a pas peur des mots, d’exprimer ce qu’elle veut, de choquer. Je trouve ça important quand on écrit de « mettre sa pudeur au placard », comme disait Fabienne Jacob. Donc même si Despentes n’était pas mon inspiration directe, c’est vrai que je me suis dit qu’il fallait que j’aie de l’audace en écrivant. Et le personnage de Madeleine par exemple, ce n’est pas mon langage naturel, ce n’était pas évident de parler cru, d’être directe.

On dit souvent qu’on reflète ce qu’on lit. Que lisez-vous en ce moment ?
J’ai pris un livre à la bibliothèque avant de venir mais j’avais pas prévu de lire ça (rires). C’est Aharon Appelfeld, « Le garçon qui voulait dormir », je viens de le commencer mais ça parle d’un garçon qui sort des camps de concentration et qui dort tout le temps. Et c’est pas mal pour le moment.
Mais sinon, le dernier que j’ai vraiment aimé, je crois que c’était « Auprès de moi toujours » de Katsuo Ishiguro.

« Trois personnes en forme de poire », Suzanne Azmayesh, Editions l’Age d’homme, 219 pages, 18€

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