Dans Désobéir (2017) Julie Berès questionnait l’immigration liée à la construction de l’identité à travers quatre portraits de femmes issues de différentes générations. Cette année, elle revient avec Soleil Blanc, création au sujet tout aussi brûlant : l’état de notre planète.

Seul au milieu du plateau, un écran de projection donne d’emblée la parole aux enfants. Point d’adultes ni sur scène, ni à l’image pour les couper. Ils découvrent et jouent librement avec la nature. On se pend aux arbres quitte à en faire ployer les branches. On jette toutes sortes d’objets sur le sol. On fait un feu au milieu des feuilles mortes pour faire cuire une sardine dont on a tranché la tête. Ou bien on se mesure à un coq dont la différence de taille n’est pas encore si évidente. Des observations sur la nature se mêlent à tout ce charivari. Puis la toile de projection se relève et laisse place à un espace noir surprenamment grand, ceinturé en hauteur par neufs nouveaux écrans. Sous une neige projetée et matérialisée sur scène sous la forme d’un vaste tapis, nous retrouvons un enfant. C’est alors que débute physiquement le conte inédit de Joël Jouanneau, L’île interdite et que nous nous éloignons des garnements du documentaire. Ce jeune personnage tente, seul, de préserver sa flamme sous une nature inhospitalière. Un loup/une louve – la frontière entre les sexes est abolie ici – le recueille et lui apprend les rudiments de la vie en milieu naturel. Ainsi il est déjà question d’apprentissage, de transmission de savoir faire, de comportement. Ceci étant, conte faisant, une péripétie survient, l’animal est abattu. L’enfant seul à nouveau et avec pour unique bagage l’héritage bestial transmis, hurle son désespoir. Un ange aux ailles atrophiées, lui porte secours et l’emmène sur une île qu’il partage avec son propriétaire, le Maître.

Quel(s) apprentissage(s) ?

Alors que des sentiments protecteurs naissent chez l’ange, ce dernier va accepter bon gré mal gré, de confier l’instruction de l’enfant au gouverneur des lieux. Là se tissent les fils d’un vaste questionnement : dans le but de communiquer avec l’enfant, le Maître essaye de l’instruire tout en l’éloignant de plus en plus de sa «sauvagerie» naturelle. Dès lors un combat intérieur se livre, souligné musicalement par un duo de chérubins (variante du choeur antique des tragédies). Comment faire cohabiter ses deux figures tutélaires de l’enseignement (l’animal et l’homme), le naturel et le culturel ? Mais c’est sans compter la fonction/essence du Maître qui peu à peu met à mal la clef de voute de l’initiation de l’animal : l’adaptabilité à son milieu. Une fois l’enfant apprivoisé et en mesure d’échanger avec celui-ci, jusqu’où doit aller l’éducation ? En d’autres mots, comment établir la limite entre partage de connaissances et formatage de l’esprit ? Contrairement à l’environnement naturel du début, construit autour d’échanges respectueux entre les êtres vivants, celui, intelligible du Maître, est régi par la domination. C’est ainsi que la destinée de cet enfant devient une fable sur l’apprentissage et au rapport à l’autre. Au milieu de cet onirisme, la question essentielle de l’éducation se pose : à qui, par qui, quand et pour combien de temps doit-on apprendre ?

© Axelle de Russe

La mise en lumière comme solution révélatrice

D’emblée le dispositif scénique à la croisée du théâtre, de la musique et de l’audiovisuel, nous plonge dans les méandres de la création du partage. En hauteur donc, ces neuf écrans couronnent ainsi la scène, laissant le quatrième mur toujours aussi perméable au regard des spectateurs. Au sein de ces images projetées qui semblent toutes découler de la fable jouée sur scène, certaines à l’étrange saveur télévisuelle, attirent le regard. En effet à plusieurs reprises elles vont nous montrer de façon beaucoup plus rapprochée voire intrusive, ce qu’il se passe sur scène sous tel angle de vue, impossible à expérimenter par le spectateur. C’est alors que nous découvrons la présence de caméras dissimulées dans des objets, voire même de caméramen tous de noir vêtus. Mais s’agit-il alors vraiment de direct ou bien d’un subtile jeu de mise en scène ? Petit à petit l’oeil du spectateur intrigué par cette présence, invite son esprit à comparer ce qu’il lui est montré et ce qu’il peut voir directement sur scène. Une éducation à l’image et à sa réception s’opère. Celle-ci se poursuit dans l’affirmation du rôle des techniciens. En effet un choix étonnant pour le théâtre a été fait, mettre sur scène une maquette de l’île. Celle-ci installée tout au fond de la scène se découvre bien plus proche grâce aux écrans. Le cinéma reprend ses quartiers mais cette fois-ci bien loin du documentaire du début. La fable se poursuivant avec l’aide de la grammaire cinématographique, c’est ainsi que lors d’une marche de l’enfant et de l’ange à travers les territoires enneigés de l’île, nous découvrons sur les écrans leurs pieds fouler le sol en plan rapproché. Mais alors que nous baissons les yeux, ou que le coude du voisin spectateur nous y invite, nous découvrons au même instant, les acteurs et techniciens rassemblés autour de la maquette, tous occupés à faire se mouvoir des pieds de fil de fer sous des billes blanches de polystyrène.

Deux façons de raconter la même histoire cohabitent parallèlement, la grammaire théâtrale rencontre la grammaire cinématographique. Au delà donc de l’aspect ludique de cette présence, Julie Berès dévoile par ce biais comment se créent et s’organisent les histoires auxquels nos sens sont invités. Mais elle façonne également un monde perméable où différents langages se rencontrent, cohabitent et interagissent ensemble. En conclusion, comme pour nous montrer ce à quoi pourrait ressembler cet univers, l’épilogue s’éloigne du conte et de la fiction, et nous présente une bande audio de discours aux sujets écologiques où s’entremêlent paroles de scientifiques, de philosophes, de chercheurs et de journalistes. Quels mots, quelles réflexions appartiennent à quel domaine ? Afin de demeurer attentifs à la fonction du langage et à l’organisation du discours, pour tout cela il est avant tout nécessaire de rester à l’écoute.

Bien loin des hurlements stériles dont certains ont fait leur fond de commerce, Julie Berès et ses Cambrioleurs nous invitent à nous tenir toujours plus alertes, afin de penser, d’écrire et d’établir, sous la lumière vive de l’apprentissage et du partage, quels peuvent être les moyens de lutter contre les déconfitures actuels – écologique, migratoire et autres joyeusetés.

© Axelle de Russe

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Soleil Blanc
Conception et mise en scène Julie Berès
Avec Laurent Cazanave, Valentine Alaqui, Kyrie Kristmanson, Mia Delmaë, Mélanie Couillaud
Documentaire Julie Berès, Christian Archambeau, Jonathan Michel, Clémence Diard
Fable d’après un conte inédit de Joël Jouanneau, L’Île interdite
Épilogue composé avec l’aide de Kevin Keiss, mise en contraste de déclarations de scientifiques, journalistes, chercheurs et philosophes.

En tournée à La Comédie de Saint-Etienne du 14 au 16 novembre 2018, au Théâtre de la Ville – Paris du 22 novembre au 1er décembre 2018, au Grand T à Nantes du 5 au 7 décembre 2018, au Théâtre Dijon Bourgogne du 11 au 13 décembre 2018, à l’Hexagone de Meylan du 10 au 11 janvier 2019, au Célestins, Théâtre de Lyon du 16 au 23 janvier 2019, à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône du 29 au 30 janvier 2019, au Ponts des Arts – Cesson-Sévigné le 2 février 2019, au Manège à Maubeuge le 12 mars 2019, à La Comédie de Valence du 19 au 20 mars 2019, aux Scènes du Golfe de Vannes le 29 mars 2019, au Quartz à Brest du 4 au 5 avril 2019.

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Gastronome de bons mots j'aime à les déguster en salle, sur scène ou au coin du feu. Que le menu des curiosités s'annonce !