Il y a des livres qui nous marquent, qui nous chamboulent. Il y a des livres dont on apprend parfois des passages, pour leur beauté, leur justesse dans l’appréciation des mots. Cent ans de solitude, on voudrait l’apprendre par cœur, mot à mot, pour qu’il ne nous quitte jamais, où qu’on aille.

Si vous avez aimé Boris Vian, vous retrouverez dans l’écriture de Gabriel García Márquez ce côté fantasmagorique, cet univers complètement délirant qui survient dans une narration de la vie on ne peut plus réaliste. Ce livre phare du réalisme magique – mouvement sud-américain du XIXe siècle – nous entraîne dans le village de Macondo où vivent les Buendía, une famille dont les membres sont tous plus gargantuesques les un que les autres. Sur cent ans s’écoulent cette lignée au destin rocambolesque. Sur fond d’histoire latino-américaine, avec la présence quasi-omniprésente des guérillas, de l’arrivée des migrants européens, de l’entrée dans un siècle nouveau à l’image de l’arrivée des lignes de chemin de fer, García Márquez peint surtout la vie dans tous ces états. De l’amour à la mort, de scènes de sexe absolument improbables aux fantômes des anciens qui foulent aux pieds les portes de l’existence, rien n’est évité. Mais c’est avant tout l’histoire du temps qui ne passe pas. Ces cent années de solitude, c’est l’éternel retour nietzschéen, l’absurdité de l’homme qui réitère sans cesse ses erreurs. D’une génération à l’autre, le destin des Buendía est scellé par leur prénom, qu’ils tiennent de leurs aïeux et dont ils connaîtront le même sort. Ils mènent donc une lutte perdue d’avance contre le temps – Buendía signifie littéralement « bonne journée » ou « bon jour » en espagnol – dans un village qu’ils avaient fièrement fondé, pour finalement assister à sa décadence. La solitude frappe alors comme une tempête. Un thème si lourd, si pesant n’aurait pu être approché d’une manière aussi remarquable sans ce fantastique, qui apporte poésie, légèreté, irrationnel face à la plus grande terreur de l’Homme : sa finitude. La magie devient en quelque sorte salvatrice : c’est la raison pour laquelle nous nous attachons tant à la fiction, à la littérature, à l’art.

Gabriel García Márquez fut couronné du prix Nobel de littérature en 1984, ce livre ayant eu un rôle décisif dans le choix du jury. Il mit plus de 18 mois à l’écrire, travaillant sans relâche, étant presque ruiné à terme. Pour envoyer son manuscrit de Colombie, dont il est originaire, à sa maison d’édition en Argentine, la légende veut qu’il aurait vendu jusqu’à son radiateur. Mais la persévérance lui donna raison.

Certains ont dit que c’était la « première œuvre depuis la Genèse dont la lecture est indispensable à l’humanité ». À vous d’en juger. 

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« Cent ans de solitude », Gabriel Garcia Marquez, Points, 392 pages, 8,20€

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