Pour sa quatrième mise en scène française, le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier nous propose une adaptation de l’essai autobiographique – sociologique de Didier Eribon, Retour à Reims. À découvrir au Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin jusqu’au 16 février.

Dix ans après la parution du livre d’Eribon, et après deux précédentes mises en scène en langues étrangères, Ostermeier prend le pari de rendre « le plus accessible possible » l’essai sociologique en revenant à sa langue première. Il s’entoure pour cela de trois comédiens francophones au parcours particulier : Irène Jacob venue du cinéma, Blade MC Alimbaye musicien et Cédric Eeckhout acteur et performeur.

De la sociologie en scène

Bien avant de prendre place en salle et de découvrir le décor, une question nous taraude : comment peut-on bien adapter un essai de sociologie au théâtre ? Ce serait oublier qu’il ne s’agit pas seulement d’un texte sociologique pure mais d’un retour sur soi et de la redécouverte d’un passé familial. Eribon débute son texte par une description de la dernière maison de ses parents qu’il découvre une fois que son père l’a quitté. Tout le livre va ainsi osciller et réfléchir sur ces deux espaces physiques et psychiques celui de son passé familial à Reims et celui de son «présent» à Paris. De ce cheminement, né le fil rouge de la mise en scène. Et quoi de mieux alors pour montrer à voir un espace que l’image animé ? C’est ainsi que soulignant les descriptions écrites, Ostermeier diffuse au-dessus de la scène les images d’un documentaire, lequel filme et accompagne Eribon lui-même dans ce mouvement de retour. Mais ce documentaire n’est pas encore finalisé, le son -et donc un sens- en est absent.

Nous en arrivons à l’intrigue même de la pièce : le réalisateur de ses images (Cédric Eeckhout) invite une actrice (Irène Jacob) à lire le texte d’Eribon dans le studio d’enregistrement d’un ami (Blade MC Alimbaye). La première partie de la pièce se déroule ainsi dans une demi-pénombre où l’écran diffuse des images du sociologue à Paris, à Reims, avec sa mère. Tout cela simultanément souligné par ses propres mots provenant des extraits que susurre Irène Jacob. Pour tous ceux qui viendraient de lire le texte ou qui l’auraient encore bien en tête, ces 45 minutes peuvent paraître redondantes. Mais alors que l’on se demande à quoi nous assistons réellement – cinéma ?, théâtre ?, lecture ?- l’actrice s’émancipe des mots du sociologue.

crédits images : Mathilda Olmi

Un moyen de débat

Pour elle, l’une des coupes dans le texte original que s’est permis le réalisateur fait perdre la nuance du propos de l’auteur. Après un court débat, l’enregistrement reprend sous le regard attentif des spectateurs prêts à déceler le moindre écart et toutes tentatives du réalisateur d’imposer sa vision des mots d’Eribon -un petit rappel ici à la position d’Ostermeier devant la nécessité d’adapter ce texte pour le mettre en scène.

Puis des images d’une actualité troublante surgissent : des gilets jaunes envahissent l’écran. Ce qui interpelle d’autant plus au vu de la situation géographique du théâtre à quelques pas de ces lieux de manifestations. Nouvel arrêt de l’actrice qui voit ici une utilisation des réflexions d’Eribon sur la montée du vote d’extrême droite dans les classes populaires anciennement majoritairement communistes. Après la question de comment adapter un essai sociologique au théâtre, vient celle du but recherché. Ostermeier ne cache pas que « depuis quelque temps, (il) cherche à aborder dans (ses) spectacles cette question de la montée de l’extrême droite et de l’échec de la gauche ».

Mais alors se pose la question de la destination. Alors que les deux précédentes versions étrangères mettaient en scène un désaccord entre l’actrice et le réalisateur concernant la diffusion et la réception du documentaire, il ne semble plus présent ici. Comme si le fait de replacer l’essai dans son contexte et dans sa langue d’origine suffisaient à le rendre accessible à tous les Français. Théâtre bourgeois contre théâtre populaire, financement public contre financement privé, refus de toutes concessions ou acceptation des codes et sabotage de l’intérieur ?

C’est ici qu’intervient le troisième personnage resté en retrait pendant les deux tiers de la représentation. Alors qu’ils attendent la venue de l’actrice pour une nouvelle session d’enregistrement, le propriétaire du studio, également musicien, propose à son ami d’écouter sa dernière création avec boîte à rythme et voix pour seuls instruments. Le technicien devient artiste. Le réalisateur engagé, ne peut s’empêcher de reproduire ce qu’il est si prompt à dénoncer : du mépris de classe face à un art musical, le rap, qu’il semble juger inférieur. En créant une situation typique, Ostermeier met en exergue ce mal constitutif de la société de classe et exemplarise les propos d’Eribon en en montrant toute l’actualité.

En guise de conclusion, la parole du sociologue s’estompe laissant la place au récit des origines familiales de Blade MC Alimbaye (fiction ? biographie ?) et l’histoire des soldats africains pernicieusement enrôlés par l’État français lors de la Seconde Guerre Mondiale. Cette autre biographie loin de paraître incongrue, vient dialoguer avec celle d’Eribon. La scène s’affirme alors comme un espace de rencontres, de (re)découvertes, de débats participants au développement d’une « Europe de la culture, de la littérature, de l’art, de la pensée, des idées, et des émotions et des sentiments aussi, peut-être » pour reprendre les mots du penseur. En réalisant un puissant moment de rencontres réflexives, Ostermeier, dans le sillage du souhait d’Husserl d’une Europe de l’esprit critique de la raison, vient mettre à mal les démagogues de tout poil.

crédits images : Mathilda Olmi

Retour à Reims
D’après le livre Retour à Reims de Didier Eribon (Fayard 2009) dans une version de la Schaubühne Berlin
Mise en scène Thomas Ostermeier
Avec Cédric Eeckhout, Irène Jacob, Blade MC Alimbaye

Au Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin jusqu’au 16 février 2019 puis en tournée à Scène Nationale d’Albi du 21 au 22 février 2019, à la Maison de la Culture d’Amiens le 1er mars 2019, à La Comédie de Reims du 6 au 8 mars 2019, au TAP de Poitiers du 14 au 15 mars 2019, à La Coursive de La Rochelle du 21 au 23 mars 2019, à la MAS Scène Nationale de Montbéliard du 28 eu 29 mars 2019, au Théâtre Vidy-Lausanne du 5 au 7 avril 2019, au TANDEM Scène nationale Arras-Douai du 24 au 25 avril 2019, au Bonlieu Scène nationale d’Annecy du 2 au 4 mai 2019, à La Comédie de Clermont-Ferrand du 14 au 16 mai 2019, à la Nouvelle Scène Nationale Cergy-Pontoise/Val d’Oise du 22 au 23 mai 2019.