Poignant témoignage de la vie d’une mère célibataire qui a du mal à sortir la tête de l’eau, Tenir jusqu’à l’aube est un récit sensible sur la difficulté à retrouver une place dans la société pour une femme seule avec un enfant.

Un enfant de deux ans, dont la mère s’occupe seule. Il ne fait toujours pas ses nuits, requiert toute son attention, ne lui laissant aucun répit. Le père est parti, un beau jour, sans prévenir, et elle ne désespère pas qu’il revienne. Mais en attendant, elle essaye de rendre son fils heureux, tout en trouvant des sources de revenus pour subvenir à leurs besoins. Son échappatoire ? Quelques minutes le soir où elle marche, seule, pleine de culpabilité, dans les rues de Lyon.

De la relation fusionnelle à l’étouffement

Elle est complètement dépassée, elle a mis toute sa vie de côté. Depuis deux ans, mais surtout depuis que son compagnon est parti sans rien dire, sa vie ne tourne plus qu’autour de son enfant. Elle est seule, seule quand il demande un biberon à trois heures du matin, seule quand il est malade et hurle sans interruption, seule quand il met de la peinture partout sur les murs de leur appartement. Et l’argent commence aussi à manquer : c’est qu’elle n’a même plus le temps d’honorer les commandes des quelques clients qui s’adressent encore à elle depuis qu’elle est graphiste en free-lance.

On entre avec Carole Fives dans la tête de cette femme célibataire qui prend chaque jour comme il arrive, et qui n’attend plus rien de ceux qui l’entourent. Sa solitude est parfaitement rappelée par Carole Fives dans les titres de chapitres qui sont autant d’injonctions à « tenir jusqu’à l’aube », injonctions qu’à défaut d’avoir un compagnon ou une mère autour d’elle, elle est réduite à se donner à elle-même.

Quand la mère efface la femme

Mais elle l’aime cet enfant, elle veut tout lui donner. Elle ne veut pas déménager dans un appartement plus petit qui serait dans leurs moyens, de peur que le père ne les retrouve plus s’il se décidait à revenir. Elle s’est oubliée en tant que femme, tellement elle veut être une bonne mère pour lui. Et sa solitude n’est que renforcée par le mépris et l’incompréhension qui habitent tous ceux qu’elle rencontre : sa voisine, mère d’un enfant du même âge, l’évite dès qu’elle la croise dans le couloir ; ses banquiers ne comprennent pas qu’elle n’arrive pas à trouver un équilibre ; et même les employées de la crèche à l’autre bout de la ville, dans laquelle elle finit par trouver une place pour son fils, font preuve de distance avec elle, et ne voient pas ses appels à l’aide.

Alors, elle ne trouve pas d’autre échappatoire que les fugues. Elles sont ses seules chances de survivre, de continuer d’être une bonne mère pour son fils, alors que tout le monde lui tourne le dos. « Elle était lasse, fatiguée de cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces : la bonne mère. C’étant sans doute dans ces moments-là que l’envie de fuir était la plus forte. Quand elle réalisait qu’elle ne supportait plus cet unique rôle où on la cantonnait désormais, dans un film dont elle avait manqué le début, et qu’elle traversait en figurante. C’était alors que les fugues s’imposaient, comme une respiration, un entêtement.« 

Carole Fives raconte avec délicatesse mais justesse à quel point une femme peut se sentir abandonnée, et met parfaitement en scène la culpabilité éprouvée par celle qui fait tout pour joindre les deux bouts et s’occuper au mieux de celui qui est devenu tout son monde. Alors qu’elle a besoin d’aide et de soutien, d’un peu de temps pour elle, elle ne trouve que portes fermées et mépris. Un roman bouleversant, qui rappelle que le rôle de mère ne doit pas faire oublier qu’elles restent aussi des femmes…

« Tenir jusqu’à l’aube », Carole Fives, Editions L’Arbalète Gallimard, 192 pages, 17€ – parution le 16 août 2018

SHARE
Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr