Dans un récit mêlant anticipation et souvenirs historiques, Rita Indiana interroge le genre, l’écologie, la surveillance généralisée et les inégalités sociales. Un livre riche, parfois étrange, et toujours intriguant. 

Acilde est une jeune femme pauvre, en République dominicaine en 2027, qui n’a qu’un objectif dans la vie : se payer une Rainbow Bright, ces pilules qui permettent de changer de sexe sans avoir à se faire opérer. Et pour cela, elle est prête à tout. Après s’être prostituée, elle devient la domestique d’une prêtresse, et tout s’accélère quand elle organise avec un complice le vol d’une anémone, dont la revente lui permettra de s’acheter la drogue tant rêvée. De son côté, Argenis est un artiste peintre, spécialiste de Goya, qui ne réussit pas à percer, et qui, au cours des années 2000 se laisse porter par la vie, aigri et libidineux. Il finit par participer à un projet un peu spécial, sur une plage, entre l’art et le sauvetage des espèces marines. Les époques s’entrecroisent, se regardent et se répondent. Les thèmes également. Roman tentaculaire en ce qu’il touche à de nombreuses problématiques actuelles – de l’écologie, à l’art, en passant par la sexualité -, Les tentacules ne laisse pas indifférent.

Radicalités tentaculaires

Les personnages de Rita Indiana sont complexes, radicaux, ne laissent la place à aucun compromis, et sont pourtant sensibles. Ils permettent à l’autrice de mettre en avant des thèmes actuels sur les dysfonctionnements de nos sociétés : catastrophe écologique qui a causé l’extinction de la plupart des espèces marines en République dominicaine ; contrôle numérique des populations, qui ne sont plus libres dans leurs interactions ni dans leurs relations ; inégalités sociales qui poussent des jeunes filles à la prostitution et des hommes à abuser de leur pouvoir. « Là où d’autres voyaient un paysage, Linda Goldman ne trouvait que désolation. Où d’autres entendaient le silence apaisant des fonds marins, elle saisissait le cri d’un trésor saccagé. Où d’autres contemplaient le don de Dieu à la jouissance de l’homme, elle déplorait un écosystème victime d’assauts systématiques et criminels.« 

Les tentacules est un roman qui s’étend chronologiquement, dépassant parfois les normes narratives : un roman qui parle de plusieurs époques, qui abat parfois la frontière entre les temps, comme si tout était élastique, rebondissant d’un moment à l’autre de l’histoire, et démontrant l’importance de certaines décisions, les liens historiques créés par certaines personnalités et leurs actions. Ainsi, la résidence artistique à laquelle participe Argenis pour financer l’établissement d’un sanctuaire marin dans les années 2000 préfigure la fuite d’Acilde avec une anémone rare et chère. Des tentacules temporelles, en quelque sorte.

Un roman politique et écologique

Rita Indiana met aussi en scène un personnage queer, qui ne se sent pas à l’aise dans son corps et ne rêve que de changer de genre. D’une certaine façon, Les tentacules est un univers où l’assignation genrée est bien plus fluide, où le changement de genre semble universellement accepté – même si réservé à un petit nombre puisqu’extrêmement cher. On n’en aurait pas attendu moins d’une des icônes LGBTQIA+ caribéennes, encore trop peu connue en Europe. Mais, Rita Indiana construit un monde où la vision des femmes est malheureusement encore celle des sociétés dans lesquelles nous vivons : des femmes objectifiées, ramenées à leur enveloppe corporelle qu’on désire et qu’on veut posséder. La vision des homosexuels n’est pas beaucoup mieux, et c’est encore une fois Argenis qui représente le mieux le malaise d’une société qui ne peut accepter sa population LGBTQIA+. « Sa main était chaude et douce, mais pour Argenis, la proximité physique d’un homme lui faisait l’effet d’avoir sous la peau un nid de guêpes.« 

Dernier niveau tentaculaire de ce roman : l’art et la spiritualité. Le personnage d’Argenis permet à Rita Indiana d’introduire l’histoire de l’art dans son roman. Spécialiste de Goya, son personnage se retrouve en difficulté face aux innovations artistiques, au performance art par exemple qu’il ne comprend pas et qu’il rejète.

Roman politique sur les rapports entre gouvernements et capitalisme dans l’oppression des peuples et la destruction de l’environnement, Les tentacules propose une réflexion historique sur la prise de décision et l’action collective.