Plusieurs générations se côtoient dans ce quartier d’Alger, où sont logés des militaires. Mais l’équilibre précaire bascule quand le terrain où les enfants jouent au football est menacé. Kaouther Adimi dresse un portrait sensible de l’Algérie et de ses mille visages.

Inès, Jamyl et Mahdi se ruent sur le terrain dès qu’il pleut et que les grands le délaissent. Ils jouent des heures durant au football, se jettent par terre dans la boue et se félicitent lorsqu’ils marquent des buts. Mais un jour, deux généraux se plantent au milieu du terrain et annoncent aux habitant de la cité du 11-Décembre qu’ils ont acquis ce terrain et vont y construire des villas. Les enfants n’y croient pas, le jeune Youcef se rebelle, les colonels à la retraite Mohammed et Cherif cherchent une solution et la « moudjahida » Adila s’agite. Mais que faire face à deux généraux, grade le plus élevé de la hiérarchie militaire ?

« Tous les trois s’installèrent sur le trottoir face au terrain vide. Depuis la bagarre, plus personne n’osait jouer au foot. Sans grillage, sans barrière, sans garde, le simple passage des généraux avait réussi à faire de leur terrain un lieu privé.« 

Les petits de Décembre raconte une forme de résistance inter-générationnelle, dans une Algérie minée par le pouvoir militaire, corrompu et violent, qui ne laisse que des miettes aux Algériens, qui se sont pourtant battus pour l’indépendance de leur pays. Kaouther Adimi, de son écriture sensible quoique parfait naïve, nous fait ressentir en plein l’injustice du système. Les jeunes se lancent dans une bataille que l’on sait déjà perdue d’avance, et qui nous fait continuer la lecture du roman en espérant se tromper et être surpris par une fin plus heureuse. Mais les jeunes Inès, Jamyl et Mahdi sont le symbole de l’espoir, de cette nouvelle génération qui ne se laissera pas faire, dans la droite lignée des révolutions de la dernière décennie.

« On avait tant lutté que nous étions épuisés.« 

Le chapitre central des Petits de Décembre est assurément la partie la plus fascinante du livre de Kaouther Adimi. On est assis dans la cuisine d’Adila, à côté d’elle alors qu’elle parle à son chardonneret et qu’elle se remémore ses souvenirs de lutte. Et elle écrit, elle parle à son fils, mort, et à sa fille, en même temps qu’elle parle au lecteur qui est à la moitié du roman et espère toujours. Elle raconte la guerre d’indépendance, la peur qui ne l’a pas quittée pendant toutes ces années, et la fierté d’avoir gagné contre la puissance coloniale. Mais elle partage aussi ses réflexions sur les années qui ont suivies, celle où elle avait construit une famille avec son mari, et où la démocratie peinait à s’installer en Algérie, entre pouvoir islamiste et pouvoir militaire. Notre coeur se déchire face à la culpabilité de cette vieille femme, grand-mère d’Inès, qui regarde sa petite-fille lutter contre des forces qui abusent de leur pouvoir, alors qu’elle pensait que la bataille était gagnée. « Avons-nous fait notre maximum ? Ou la lutte pour l’indépendance ne nous avait-elle pas finalement épuisés ? Etait-ce encore à nous de nous battre ? Au fond, on pensait que l’indépendance marquait la fin du combat, or il allait falloir pourtant reprendre les armes.« 

Kaouther Adimi, à travers l’histoire et la famille des trois enfants, met en scène la réalité de l’armée en Algérie. Elle nous emmène dans ses familles détruites par le pouvoir militaire, par les attentats terroristes ou par l’intégrisme islamiste. C’est avec fascination qu’on suit les divisions de ces familles, leur résignation parfois, et l’espoir rafraichissant d’enfants qui ne savent pas encore que c’est impossible.

Les petits de Décembre est un roman sensible, sur une Algérie où pèsent corruption, violence et abus de pouvoir, où les espoirs de l’indépendance ont fait long feu, et où les nouvelles générations sont empêchées. Mais Kaouther Adimi nous offre un roman où les enfants agissent et refusent de se laisser enlever ce qui est à eux.

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« Les petits de Décembre, Kaouther Adimi, Editions Seuil, 256 pages, 18€