Maladie, normes sociales et normes familiales écrasent les trois femmes du premier roman de Capucine Delattre. Mais elles sont fortes et elles tentent de sortir de ce qu’on fait peser sur elle – ou au moins d’en dévier.

« Trois jeunesses qui ne se laisseront pas briser, trois vocations en marche, trois déviances assumées. » Anastasia, Iris et Lolita ne sont pas heureuses. Pour des raisons différentes, qui leur sont personnelles, mais aussi à cause de la société et de ses injonctions. Anastasia se bat contre un cancer du sein, seule, et ne réussit pas à être la malade qu’on voudrait qu’elle soit. Iris est fiancée, a un bon job et de l’argent de côté : elle a tout fait comme il fallait – mais elle ne dort plus la nuit. Et Lolita est brillante, ses parents la destinent donc à des études prestigieuses – elle sera ce qu’on a décidé pour elle qu’elle serait, que cela lui convienne ou non.

Voies et déviances

Le roman de Capucine Delattre est divisé en plusieurs parties qui nous laissent le temps de nous plonger dans la vie de chacune de ces femmes qui en sont les héroïnes. Impossible de ne pas se sentir proches de ces femmes, dont la vie pourrait être qualifiée de réussite sociale : des grandes écoles et un emploi bien rémunéré auquel personne ne comprend rien. Mais ce n’est pas cette Anastasia-là que nous présente Capucine Delattre – celle que nous découvrons au fil des pages a un cancer avancé, ne peut plus sortir de chez elle et ne supporte pas de se voir dans le miroir. « Aujourd’hui, il ne reste plus rien, plus de force, plus de couleur, plus d’ouverture, plus de mécanisme à enclencher, plus de relief, plus de colère, plus de peur, seul le vide, le vide et la douleur. » Son cancer touche à sa féminité, ou tout du moins à l’image que la société s’en fait et lui renvoie. Anastasia est complètement dépassée par ce qui lui arrive et elle culpabilise de s’avouer gagnée par la maladie. Mais c’est finalement dans sa solitude qu’elle trouve sa force, elle apprend à accepter ce corps qui change, loin des injonctions sociales.

Iris est la meilleure amie d’Anastasia. En couple depuis de nombreuses années avec un homme un peu plus vieux qu’elle, elle est belle, mince et grande. Toutes ses amies l’envient, elle coche toutes les cases. Mais Iris ne trouve plus le sommeil depuis quelques semaines, et erre, la nuit, dans sa cuisine, à se mettre du vernis qu’elle retire la nuit suivante, pour mettre une couleur différente. Comme si, chaque jour, elle changeait de peau, une peau faite des normes sociales qui la brûle et l’empêche d’être heureuse. « Elle n’a jamais été très courageuse. On lui a dit l’inverse, mais c’est faux. Elle n’a fait qu’obéir, se ranger, être rationnelle, ayant très bien compris qu’on a vite tendance à qualifier de brave ce qui relève du conformisme et de la stratégie. » Elle s’est enfermée dans ce qu’elle pensait devoir être, sans avoir pu réfléchir à ce qu’elle voulait, à ce qu’elle était. Et alors qu’elle se prépare à épouser l’homme qu’elle aime, elle ne sait plus ce qu’elle veut – elle s’interroge, ce qui constitue déjà une déviance.

« Elle est elle, elle est grande, elle est puissante. »

Anastasia et Iris représentent ces femmes à qui tout souris, qui – objectivement, de l’extérieur – doivent être heureuses. Et si elles ne le sont pas, elles sont forcément déviantes, avec tout le poids négatif que ce terme comporte dans la société. Mais Capucine Delattre redonne à ce mot un contenu positif : il devient une libération des normes et des injonctions, il devient un chemin vers leur individualité pour des femmes qui doivent apprendre à s’écouter si elles veulent avoir une chance au bonheur. Et cet espoir est symbolisé par Lolita, la demie-soeur d’Anastasia, elle aussi écrasée sous le poids de la culpabilité de vouloir faire ses propres choix, dans un monde qui ne valorise que les parcours traditionnels, où de grandes études mènent à un bon emploi – et donc au bonheur. Lolita apporte au roman la richesse de l’impatience et de l’innocence, de toutes les portes qui lui sont ouvertes – et de toutes celles qu’Anastasia et Iris essayent de défoncer.

Les déviantes est un premier roman très touchant, qui pose les bonnes questions sur les normes imposées aux femmes – féminité et apparence face à la maladie, parcours de vie tout tracé – sans toutefois se faire d’illusions sur la difficulté à dévier réellement de la norme. On suivra en tout cas Capucine Delattre, en espérant qu’elle nous raconte encore d’autres femmes grandes et puissantes.

« Les déviantes », Capucine Delattre, Editions Belfond, 272 pages, 17€