Avec son nouveau roman Le guetteur, Christophe Boltanski s’attaque à la solitude d’une mère qui s’était coupée du monde, et c’est avec poésie et émotion qu’il remonte le fil de sa vie, entre romans policiers et isolement.

Alors que sa mère vient de mourir et que le narrateur vide son appartement, il découvre des cahiers remplis dont il ne connaissait pas l’existence : des recensements de cigarettes fumées, de bouteilles de vins vidées, d’allers et venues de voisins, mais surtout un début de roman policier intitulé « Le Guetteur ».

Entre faits divers et solitude

« Pendant que je lui tournais le dos, ma mère avait failli finir en fait divers. » Habité par une culpabilité et une forme de remords à la pensée d’avoir abandonnée cette mère qui vivait recluse dans son appartement de Paris, avec comme seule compagnie son chien Chips, le narrateur décide de prendre en filature le passé de sa mère, son quotidien et ce qui lui occupait l’esprit. Il savait sa mère passionnée de romans policiers mais ne lui connaissait pas le goût de l’écriture. Alors, quand il découvre une multitude de coupures de presse concernant des faits divers, ainsi que des chapitres entamés mais jamais terminés rédigés par sa mère, il fouille dans les dernières années de la vie de cette femme qu’il pensait connaître, avide de chaque détails qui pourrait racheter les moments où il était absent.

Il cherche donc à rencontrer les voisins qu’elle côtoyait si peu dans les différents immeubles parisiens dans lesquels elle a vécu. Cette quête dans le passé de sa mère sera aussi l’occasion pour le narrateur de revenir sur son enfance auprès d’une mère célibataire qui lui semblait lointaine et insaisissable. « Ma mère était ce que je ne savais pas d’elle et que je chercherais indéfiniment toute ma vie. Elle se barricadait, elle élevait des remparts et guettait un ennemi invisible. Pour pouvoir l’appréhender, je devais la transformer en un roman policier, la réduire à des informations consignées dans mon carnet. » Tel un enquêteur, il se rend sur les lieux qu’elle a foulé, tente de parler à ceux qui la croisaient tous les jours mais qui ne la connaissaient pas mieux que lui.

Guetter le guetteur

Les chapitres coupables d’un narrateur qui raconte à la première personne les anecdotes qui ont ponctué la vie de sa mère se croisent avec des chapitres plus courts qui vont plus loin dans le passé : on y fait la rencontre de jeunes gens, étudiants de gauche pendant la guerre d’Algérie qui militent clandestinement. Tracts, réunions, manifestations sont le quotidien de ceux qui s’opposent à ce qu’on appelait à l’époque les « événements ». Et on devine assez rapidement que cette jeune fille qui héberge chez elle un représentant du FLN en France n’est autre que la mère du narrateur. Autre manière pour le fils de retrouver sa mère, ces chapitres sont un témoignage précieux d’une jeunesse qui s’engageait politiquement à la fin des années 1950, mais ils sont aussi le signe d’une solitude qui n’a en quelque sorte jamais quitté cette femme.

Le guetteur est un beau roman sur les origines et sur les regrets, sur un passé que l’on essaye de retrouver, sur une solitude qui ne trouvait d’échappatoire que dans les romans policiers. Alors que le narrateur cherche à se pardonner à lui-même d’avoir été absent de la fin de la vie de sa mère, ce récit interroge aussi beaucoup sur la trace que l’on laisse autour de nous quand on disparaît. « Je visitais les lieux d’un crime dont je m’étais rendu complice. Inutile d’effacer les marques de mon passage. Ce n’étaient pas des empreintes qui risquaient de m’incriminer mais leur absence.« 

Accompagnés par l’écriture délicate de Christophe Boltanski, nous devenons nous aussi des guetteurs, et nous prenons de passion pour les faits divers.

« Le guetteur », Christophe Boltanski, Editions Stock, 288 pages, 19€ – parution le 22/08/2018

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr