Avec son premier roman, Bertille Dutheil nous offre une plongée réussie dans la France des années 1980, où immigration et intégration se mêlent aux drames familiaux trop longtemps restés cachés. 

A la fin des années 1970, Mohsin Abbas, immigré algérien, emménage avec sa famille et celles de ses deux amis, dans une maison à Créteil. Ils l’appellent le « Château », demeure qui sera le lieu de joies partagées, d’une vie de communauté bien réglée, mais aussi de secrets très profondément enfouis. C’est ce dont Lydia prendra conscience à la mort de son père : la lettre qu’il lui laisse, accompagnée de quelques photos de cette époque dont elle ne sait rien, la poussera à une enquête sur les traces du passé de son père.

Les enfants de l’exil

Au fil du livre, c’est le personnage de Hind que nous rencontrons, son enfance à Créteil, ses amis et la fascination qu’elle a exercée sur la plupart de ceux qui l’ont côtoyée. Cette petite jeune fille, autour de laquelle tourne tout le récit, reste un mystère pour le lecteur, autant qu’elle l’a été pour les protagonistes. De petite fille bruyante et extravertie, elle est devenue une jeune fille plus discrète, plus réservée, plus séduisante. Elle avait un regard sur la vie qui considérait les choses et les gens d’une façon originale, et c’est ce qui a marqué pour toujours Sakina, Mohammed, Luna, Ali, et tous les autres habitants du Château. Luna, son amie d’enfance, disait que « le savoir que recherchait Hind était un savoir masqué, la profondeur du temps que cachent les rides du front, la vraie vie des famille que cache le maquillage des façades et des comportements« .

Le Fou de Hind est un roman polyphonique très réussi : l’articulation des différentes voix, que l’on reconnaît grâce à un style d’écriture bien défini pour chacun des protagonistes, bien qu’on aurait parfois aimé que ce soit encore plus marqué, apporte une richesse à l’intrigue du récit. On découvre avec plaisir le caractère de chacun des habitants du Château grâce aux anecdotes, presque toujours vues à travers les yeux d’enfants – ou plutôt d’adultes que Lydia a forcés par ses questions à revenir sur leur enfance. Mohammed raconte l’amour qu’il éprouvait pour Hind, leurs jeux d’enfants et la complicité qui les liait ; Ali raconte la constitution de sa bande de copains dont il était le chef, et qui le suivaient partout dans la cité des Choux ; Luna raconte sa jalousie envers Hind, malgré l’amitié qu’elle lui portait.

Ces dix ans de vie partagée au Château auront des conséquences sur la personnalité et la vie de chacun des personnages, que l’on découvre au fil de leurs récits. Ils se censurent tous, ne veulent pas raconter leurs souvenirs, preuve de combien le passé peut être douloureux, même 30 ans plus tard. Les événements de ces années, que Bertille Dutheil dévoile avec brio au fur et à mesure que l’intrigue se déploie, sont à la fois ce qui lie et ce qui éloigne les personnages. Et point central du récit en même temps que point de départ de l’intrigue, Mohsin est une part importante de tout ce qui est raconté dans Le Fou de Hind : les rapports qu’il entretient avec Hind sont le levier qui permet de comprendre la vie de la jeune fille, mais aussi qui rapprochera Lydia de son père défunt.

Entre politique et société, la vie au Château

Roman sur les difficultés économiques et sociales des communautés immigrées de la banlieue parisienne des années 1970-80, Le Fou de Hind parle d’intégration, de communautés, d’idéalisme et de religion. A travers la colocation entre des Algériens, des Marocains, une Soudanaise, une Russe, c’est bien le rapport au politique et à la réalité qui est abordé : tous ont connu des régimes politiques répressifs, et tous ont fui pour une France idéalisée. Mais parfois, les idées se heurtent à la réalité, et les hivers rigoureux où les enfants doivent se laver dans une bassine d’eau froide, l’électricité qui ne marche pas toujours au Château, et les deux emplois cumulés par la plupart des habitants pèsent sur la vie de ces hommes et femmes, et mettent parfois à rude épreuve leurs convictions socialistes.

C’est finalement un récit sur la recherche du passé que nous propose Bertille Dutheil, sur ce qu’on n’a pas pu saisir mais qui a constitué ceux qui nous entourent : Lydia, à travers ses échanges avec les anciens habitants du Château, cherche à reconstituer une des vies de son père, cette vie de laquelle elle n’a pas fait partie. Malgré la douleur de se rendre compte que son père ne lui en a jamais parlé, qu’il l’a tenue à l’écart de ce qui semble avoir été déterminant pour lui, Lydia s’évertue à en savoir plus sur Hind, cette fillette brune présente sur toutes les photos, et qui pourra lui en apprendre plus sur son père.

Il s’agit en fait pour Lydia de faire son deuil, le deuil d’un père qu’elle aurait aimé plus présent et plus proche d’elle, mais aussi d’accepter un passé qu’elle n’a pas vécu et qui fait partie de son histoire. Le Fou de Hind, récit puissant autour d’une héroïne qui ne peut jamais s’exprimer et qui est condamnée à être interprétée par ceux qui l’ont connue, nous fait plonger dans un Château, détruit par un drame trop longtemps tu.

« Le Fou de Hind », Bertille Dutheil, Editions Belfond, 393 pages, 12,99€ – parution le 16 août 2018

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr