Avec Grande couronne, Salomé Kiner donne la parole à une adolescente de la fin des années 90, qui rêve d’un ailleurs et de marques, dans une famille banlieusarde modeste. Un premier roman doté d’un humour cinglant et décoiffant, qui se veut être aussi une critique acerbe de la société de consommation.

Conformisme social

Dans une banlieue nord de Paris, entre Sarcelles et Montmorency, une jeune fille vit une adolescence troublée entre ses parents qui divorcent, sa mère déprimée, sa grande sœur qui quitte le foyer pour l’Espagne et ses deux frères, dont l’un a un handicap mental. Rêvant à une vie meilleure, elle regarde passer les trains en partance pour la capitale, et se fait surnommer Tennessy.

Aussi attachante qu’agaçante, cette gamine de 14 ans est une obsédée des marques. Elle ne vit que pour elles, souhaite devenir avocate ou hôtesse de l’air pour la tenue et se cache de honte dans les toilettes pour dévorer son goûter low-cost alors que ses copines engloutissent des compotes Andros. Révoltée contre la terre entière, elle fantasme sur sa vie future, faite de marques et de choses futiles. “Si je faisais comme je voulais, je ne serais pas obligée de subvenir à mes besoins en travaillant sur un parking. J’aurais la vie de Sarah Michelle Gellar, je combattrais les forces du mal à Sunnydale un jour, et le suivant je traînerais avec Ryan Philippe sapée comme la marquise de Merteuil, même si la prof de Français avait l’air de dire que dans le passé “libertines” c’est comme ça qu’on appelait les putes”.

Initiation trash et quête de soi

Prête à tout pour subvenir à ses pulsions commerciales, la jeune fille n’hésite pas avec ses amies à rejoindre l’organisation clandestine du collège, les “Magritte” dans laquelle elle se prostitue. Et avec Grand Couronne, les premières fois de la jeune fille sont trash. L’héroïne raconte à la première personne ses mésaventures d’une violence inouïe, sans jamais s’offusquer. Ici, toutes les mésaventures de la jeune fille sont absurdes, voire un brin vulgaires. On rit du ton employé, on est gêné, un peu naïf et en même temps plongé dans une désillusion. 

Cette quête effrénée de soi et de son corps, qui constitue l’adolescence et marque le passage à l’âge adulte, fait tout passer au second plan. On rêve de consommer, d’être comme les autres, mais aussi d’obtenir un semblant d’avenir et de bonheur. 

Mais la réalité est tout autre. Les parents ne sont pas des héros, les petits garçons ne tiennent pas leurs promesses et personne ne vit dans un conte de fée. “Kat linh n’achetait pas ses bonbons en comptant ses centimes sur le comptoir de la boulangerie. Sa mère prenait des sachets maxi à Auchan. Elles les mangeaient ensemble devant Julien Lepers. Je les avais vues faire. Ma mère n’allait pas à Auchan parce que c’était trop cher. Elle allait chez Leclerc. Quand on lui réclamait des Haribo, ne serait-ce qu’une imitation, elle invoquait la gélatine de porc, la cacherout et son grand-père six pieds sous terre”.

Dans un premier roman absolument captivant, Salomé Kiner dresse le portrait d’une jeune fille, sacrifiée pour les apparences et prête à tout pour faire partie de la bande des populaires. L’autrice interroge sur l’adolescence, les limites, la morale mais surtout sur ce que nous sommes prêts à faire et à endurer pour réussir à s’intégrer.

« Grande couronne », Salomé Kiner, Edition Christian Bourgois, 288 pages, 18,50 euros