Quand quelqu’un qui nous avait profondément marqués refait surface vingt ans plus tard d’une façon inattendue, ça ne peut que faire remonter des souvenirs que l’on croyait enfouis. Federica Ber est une ode à ces moments privilégiés, qu’on voudrait ne jamais oublier.

Alors que l’été à Paris est caniculaire, un homme et une femme se rencontrent, au hasard d’une salle de jeux des Grands Boulevards. Cette rencontre fortuite est à l’origine des plus belles semaines de la vie du narrateur, à arpenter les rues de Paris à la recherche de « bonshommes » vendeurs d’antiquités, de verres de rosé bien frais en terrasse, et de nuits à la belle étoile sur les toits de Paris. Alors quand, vingt-ans plus tard, le narrateur voit le nom de Federica Bersaglieri dans le journal, lié à un fait divers en Italie, les souvenirs remontent.

Entre souvenirs et solitude

Le narrateur est un homme solitaire. Il l’était il y a vingt ans, et il l’est toujours à présent. Sa routine lui convient et il semble se complaire dans sa solitude qui lui fait parfois passer plusieurs jours sans parler à personne. Mais au-delà de ces quelques détails de sa vie quotidienne, on ne sait pas grand chose sur cette homme : il est professeur de français, il voudrait être écrivain mais n’a jamais réussi à dompter la page blanche, il aime marcher dans Paris. Ce manque d’informations sur lui permet à chacun de s’identifier avec le narrateur : le lecteur est immanquablement transporté dans ses rencontres et amours de vacances, qui ont laissé une marque indélébile quoique fugace.

Mais quand il lit dans le journal l’histoire d’un couple d’Italiens, morts d’une chute dans une montagne des Dolomites, c’est le passé qui se présente à lui : une jeune femme, que les journaux disent s’appeler Federica Bersaglieri, lui rappelle la jeune femme qu’il avait rencontrée vingt ans auparavant, et dont le souvenir est encore ancré en lui. C’est pour le narrateur le début d’un pèlerinage dans le passé, et le retour de cette fascination qu’il avait éprouvé pour elle des années auparavant. Il se met donc dans l’idée de suivre l’enquête des policiers italiens, pour voir s’il pourra en apprendre plus sur elle, et peut-être même la retrouver après toutes ces années. Alors que l’enquête piétine, il se rendra finalement compte que si Federica avait été un mystère pour lui à l’époque, elle l’était encore aujourd’hui. « Elle était insaisissable, irréductible. J’ai posé le journal et j’ai pensé : tant mieux.« 

Quand les rêves comblent les vides

Federica Ber se transforme donc assez rapidement en un aller-retour constant entre le présent et cet été que le narrateur avait partagé avec la jeune Italienne. Il partage avec nous, à la première personne, ce qu’il a découvert à son contact, ce qu’il a appris sur lui-même et sur la vie. Et Mark Greene raconte avec talent et dans une écriture délicatement estivale la douceur d’une rencontre qui nous sort de notre quotidien, qui nous fait rêver et nous donne l’impression que tout pourrait être autrement. « J’aimais écouter Federica, sa façon de cheminer sur la crête de ses pensées. Marcher et penser, pour elle, étaient la même chose. Elle partait sur les chemins, et rien ne pouvait l’arrêter.« 

Et quand les souvenirs ne lui suffisent plus, le narrateur se prend à imaginer la relation que Federica avait noué avec ce couple d’Italiens, Phaedra et Umberto, et les derniers moments qu’ils ont partagé avant leur mort. Sur la base des suppositions des enquêteurs, il rêve à des randonnées dans la montagne entre Phaedra et Federica, devenues amies elles aussi au cours d’une rencontre fortuite. Des chapitres d’une sensibilité déconcertante mettent en scène ce que le narrateur imagine de celle qu’il avait connu peu de temps durant mais qui, à sa disparition, lui a laissé une marque indélébile. Le lecteur suit alors Umberto, Phaedra et Federica sur les chemins des Dolomites, ou partageant un plat de pâtes, et se prend finalement à croire à ce beau récit.

La force de Federica Ber réside certainement dans ce que Mark Greene réussit tout à fait à immerger le lecteur dans les ambiances qu’il crée tour à tour : un Paris caniculaire parcouru par deux jeunes gens plein d’énergie, un village tranquille des Dolomites, mais surtout la solitude d’un narrateur plongé dans ses souvenirs.

« Federica Ber », Mark Greene, Editions Grasset, 208 pages, 18€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr