Pourquoi Valéry Giscard d’Estaing a-t-il ignoré internet au milieu des années 1970 pour favoriser le Minitel ? Avec Comédies françaises, Eric Reinhardt signe un roman vivant et ambitieux, livrant à la fois un portrait d’une génération née lors de la chute du mur de Berlin et une enquête à charge contre Ambroise Roux, industriel français.

Le livre débute par un faire-part de décès du personnage principal : Dimitri Marguerite, 27 ans, mort dans un accident de la route entre Trégastel et Lannion. Quelle mort tragique !

Mais tout commence réellement lorsque Dimitri, journaliste à l’AFP, veut pour un livre qu’il projette d’écrire, rencontrer l’ancien président, et lui soumettre une seule question : comment a-t-il pu, lui qui a tant souhaité moderniser la France, la priver de la révolution numérique – au milieu des années 1970 – et laisser les Américains la développer ? “Il y a ceux qui ont la faculté de discerner la chance qui passe, et ils la saisissent, et ils repartent dedans. Et il y a les autres. Ceux qui ne savent pas la discerner, ou qui, s’ils la discernent, comme moi ce soir, ne savent pas la saisir”.

Pérégrination française

La réponse, il la connait déjà : Giscard a cédé au puissant industriel Ambroise Roux, a fermé le laboratoire de recherches de Louis Pouzin, celui qui a inventé le datagramme, système de transmission de données à l’origine d’internet. “Tu peux laisser passer ton destin sans t’en apercevoir. Ton destin il s’arrête sous tes yeux deux minutes comme un train – et comme un con tu regardes ton avenir sans comprendre qu’il faut vite monter dedans avant qu’il ne reparte.”

C’est à la lecture d’une brève parue dans Libération en 2013 qu’Eric Reinhardt fait la découverte de Louis Pouzin. Lui qui pensait comme tout le monde qu’internet était l’invention des Américains, il découvre en réalité qu’un ingénieur français, dans les années 70 avait inventé le datagramme mais que sous la pression d’Ambroise Roux, ce dernier fut écarté au profit du Minitel.

Mais Comédies françaises n’est pas seulement le roman-enquête sur l’un des plus grands mystères de notre 5e république. Grâce à une galerie de personnages hauts en couleurs, Eric Reinhardt signe plusieurs histoires, plusieurs romans dans un récit dense et complexe, mais accrocheur. “La phrase est une manière de respirer et de marcher dans le monde, elle dit son maintien la place de son auteur y occupe. La phrase exprime malgré l’auteur – ça lui échappe, comme échappent au corps ses odeurs, son haleine – ce que l’auteur a de plus consubstantiel, de plus véridique”.

Idéologie et égo

Sur près de 480 pages, on suit les pérégrinations de Dimitri, ce romantique, idéaliste, agaçant et provocateur parfois, plein de paradoxes. Mais face à ce grand spectacle, les poupées russes sont nombreuses. “Tu sais, j’ai toujours beaucoup rêvé, et beaucoup vécu dans ma tête. Je fais partie de ceux qui pensent que bien souvent, il vaut mieux rêver les choses, et les rêver à fond, que les vivre. On est souvent déçus par ce qui se produit.”

Ce qui se raconte dépasse la fiction, et quelque part entre Madrid et Bordeaux, dans une course assoiffée, nous fait la leçon sur la très célèbre télécommunication à la française. Perdus et consentants, s’accrochant aux pages du livre, avides d’en savoir plus, alors qu’en réalité nous connaissions la fin depuis le début.

De sa plume aiguisée, Eric Reinhardt dépeint cette France des années 70, sous Pompidou et Giscard, cette France des cabinets ministériels, de l’entre soi, celle d’Ambroise Roux et de Louis Pouzin. Un roman-enquête divertissant, qu’on découvre ébahi, en plein coeur d’une époque, celle qui a fait échouer la plus formidable des inventions, seulement pour une question d’intérêt personnel et d’égo.

« Comédies françaises », Eric Reinhardt, Edition Gallimard, 480 pages, 22 euros