Rencontre avec la réalisatrice Leena Yadav

Nous avons rencontré la réalisatrice Leena Yadav, le jour de la sortie de son troisième long-métrage, La Saison des femmes. L’émotion se fait très présente lorsqu’elle évoque la rencontre avec les femmes et leurs histoires qui l’ont inspirée.

  • Quelle approche vouliez-vous avoir dans votre film ?

Pour moi, chaque histoire doit être portée par des personnages. J’ai donc commencé avec trois personnages : la veuve Rohni, Lajjo et la prostituée. Deuxièmement, l’histoire que ces femmes ont bien voulu partager avec moi. Lorsque j’ai entendu ces histoires surprenantes dans les villages et quand je suis retournée à Bombay, je me suis dit « les mêmes choses se passent à Bombay ! ». J’ai donc écrit la première histoire, je l’ai envoyée à différents amis à travers le monde. Et elles m’ont elles, envoyé à leur tout d’autres histoires. Mon amie de New-York m’a dit connaitre une personne qui avait vécu la même chose. J’ai constaté que l’on aime se dire que ce genre de problème a lieu ailleurs alors qu’en fait ça arrive partout. C’est là que je je me suis dit « il faut que je fasse ce film ».

  • Pourquoi être partie dans ces villages ?

Je connais Tannishtha Chatterjee, l’actrice qui interprète Rohni et nous voulions travailler ensemble. Nous étions à la recherche d’une histoire. Tannishtha m’a raconté que lors d’un tournage dans un village, les femmes parlaient de sexe de manière très libre, contrairement aux zones urbaines. C’est là que nous nous sommes dit qu’il fallait faire un film à propos du sexe. C’est de là que tout est parti. J’ai décidé de partir chercher les histoires là-bas. J’y ai rencontré la vraie femme qui est Rohni dans le film. Elle est devenue veuve à 15 ans. Cela m’a beaucoup émue. J’ai ensuite rencontré une femme battue par son mari. C’était aussi très émouvant pour moi. J’ai réalisé là-bas que beaucoup de femmes ignoraient qu’un homme pouvait être fertile. Lorsqu’un couple n’arrive pas à avoir d’enfant, c’est toujours de la faute des femmes. Ce sont ces histoires assemblées qui ont créé le film.

  • Pourquoi avoir choisi de faire de cette comédie un film plus social ?

J’étais dans ce village où j’ai fait la rencontre d’une femme veuve à l’âge de 15 ans qui élève seule son fils. Nous avons passé la journée entière ensemble. Nous avons discuté puis elle m’a pris la main et m’a confié « On ne m’a pas touchée depuis 17 ans ». Elle n’avait que 32 ans et toute sa vie elle l’a consacrée à élever son fils. Je lui ai dit qu’elle était très jeune, car à cet âge là, la vie ne fait que commencer. Et puis j’ai rencontré une autre femme, nous étions en train de rire lorsque j’ai remarqué que son visage et ses bras étaient couverts de bleu. Je lui ai fait remarquer et elle m’a répondu « Oh, nous sommes en train de nous amuser, ne me le rappelle pas ! ». Cette femme m’a inspirée Lajjo.

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  • Comment s’est passé le casting ?

Je connaissais déjà Tannishtha qui joue Rohni. J’avais vu Radhika Apte (Lajjo) jouer dans un autre film et je la trouvais brillante, il fallait que je travaille avec elle. Je voulais deux femmes très différentes. Et j’ai adoré leur jeu d’actrices ensemble. Le plus dur était de trouver Bijli, la prostituée. Il fallait qu’elle sache danser et puis qu’elle incarne une sorte d’émancipation naturelle. Il ne fallait pas qu’elle soit timide et consciente de sa personne. Et ça, peu de femmes en ont le pouvoir. Elle était très dure à trouver. Sans oublier la nudité, qui est difficilement acceptable pour une actrice indienne.

  • Ce n’est pas très commun de voir des femmes qui réalisent des films sociaux en Inde…

Oui c’est vrai, mais il y en a de plus en plus chaque année. C’est comme les films indépendants, ils ne font pas partie du genre « Bollywood » qui doit contenir un cahier des charges : de la danse, de la musique, tout ce genre de choses. Mais nous avons aussi pas mal de films indépendants en Inde. Pendant des années, il n’y avait pas de marché, donc ils ne les diffusait pas dans les cinéma mais dans les festivals. Depuis peu, il y a une demande pour ce genre de films. Maintenant les gens ont plus facilement accès aux films en les visionnant à la télé, sur Internet… c’est en expansion donc ils ont beaucoup plus accès aux films indépendants.

  • On remarque que Rohni est particulièrement dure avec sa belle-fille Janaki, c’est encore plus choquant de la part d’une femme..

Oui Rohni est très dure avec Janaki et pourtant cela n’arrive pas seulement dans les villages d’Inde mais partout. Mettez deux femmes dans un bureau, elles se battront. Avec la manière dont elles ont été conditionnées, elles entrent en compétition.

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  • Cela a dû être difficile de trouver des financements à un film qui traite de tels sujets en Inde..

Très difficile, c’est presque impossible. (Rires) Donc c’est mon mari -Aseem Bajaj, producteur du film- qui s’en est chargé. Il m’a dit « Tu réalises le film que tu veux, je vais trouver l’argent ».

  • Le marché du cinéma indien est plutôt destiné aux Indiens et à d’autres pays asiatiques. Mais avec La Saison Des Femmes, c’est différent : il est plus facile de le distribuer en Occident, plus sensible à ce genre de thème…

Oui absolument. Il y a beaucoup de films bollywoodiens qui sortent chaque année. Les cinémas sont plein à craquer. Et les gens ressortent du film en se disant « Wahou ! C’était coloré, etc… » mais il n’y a pas de vraie histoire. Il y a trois ans le film « The Lunchbox » a fait beaucoup d’entrées et a plus à Cannes.

  • Ramsevak Paikra, ministre de l’Intérieur dans l’Etat du Chhattisgarh, et membre du BJP, a déclaré à propos des viols en Inde : « Ces incidents n’ont pas lieu délibérément, ils se produisent par accident »… 

Je trouve que les politiques font souvent des commentaires vides d’émotions. Ils ne saisissent pas le problème qui est trop enraciné. Je ne peux pas donner de solution car les attitudes doivent changer, tellement de choses doivent changer en chacun de nous. Les politiques finissent par faire des déclarations insensibles à propos de cela, et pour être honnête, ils ont l’air stupides. Ils en parlent sans même y réfléchir.

  • D’après vous, par où devons-nous commencer pour faire changer les mentalités ?

En premier lieu, il faudrait commencer à parler de sexe librement car je pense que beaucoup de gens souffrent de frustration sexuelle. Cela crée de la colère et de la rage. Et c’est une des causes des violences sexuelles. La société aura toujours comme discours : « Elle l’a mérité, elle portait une mini jupe, elle était séduisante ». Lors d’un accident,  il y a toujours un responsable. Alors il faut arrêter d’accuser les femmes. Et en porter la responsabilité. Tout le monde devrait se sentir responsable.

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  • Revenons à la scène très sensuelle entre Lajjo et Rohni…

J’ai voulu y transcrire une forme de dialogue. Lajjo a été tant battue, qu’il ne lui reste plus aucun sens du toucher. Pour elle, le toucher est violence. Rohni, elle, n’a pas été touchée pendant des années.

  • C’est une scène très forte du film, probablement la plus frappante. Comment appréhender la censure en Inde ?

Je me battrais pour la garder (Rires). Je pense que nous flouterons une partie des seins. C’est une scène très forte du film, je crois que c’est même la scène dont je suis le plus fière en tant que réalisatrice.

  • Peut-on dire que vous êtes en quelque sorte la première réalisatrice à traiter de tels sujets sous cet angle ?

Il y a déjà eu des films qui parlent de ces thèmes là. Mais on peut dire que je suis la première à afficher ce genre de nudité : on voit des seins nus.

  • Avez-vous eu des retours du film d’Inde ?

Oui j’ai eu des retours de la part d’Indiens qui l’ont vu en festival et surtout au IFFLA (le Festival du Film Indien de Los Angeles qui s’est déroulé du 5 au 10 avril). Nous avons remporté le prix du meilleur film et des meilleures actrices, pour toutes les actrices.

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La Saison des femmes est en salle depuis le 20 avril 2016.

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