En début d’année politisé, Nicolas Bonneau s’était installé au Théâtre de Belleville pour s’interroger sur la présence et la condition des femmes dans l’univers politique. Qui va garder les enfants ? Cette réflexion participative est aujourd’hui reprise à Avignon au 11 • Gilgamesh Belleville du 5 au 26 juillet.

Fruit d’un travail d’enquête fait de rencontres et de déplacements à travers tout le territoire national et ses différents partis politiques, le conteur Nicolas Bonneau nous livre un riche moment de réflexion genrée. Seul sur scène, il n’en donne pas moins un fructueux éventails de personnalités.

Paroles de femmes, corps d’homme

Et si nous rentrions dans l’intimité de la vie politique ? Autant nous imaginons vaguement le quotidien d’un député à l’Assemblée nationale fait d’aller retour entre sa circonscription et la capitale, de déjeuners, de débats et d’absences, autant celui des députées nous paraît bien plus ardu à entrevoir. Déjà une première question essentielle se pose : une femme peut-elle être à un poste décisionnaire en politique ? Dans cet espace du pouvoir, de la prise de décision, sans doute le plus emblématique de la domination masculine, les femmes doivent-elles se contenter d’être secrétaires ou bien peuvent-elles viser des positions d’autorités sans abandonner nécessairement au délabrement leur foyer ? Ces interrogations s’éveillent à Nicolas Bonneau il y a quelques années lorsqu’il découvre fortuitement qu’une ancienne petite amie liée à son passé d’étudiant militant, est à présent devenue députée. S’ensuit alors un long travail d’investigation fait d’échanges avec des femmes qui ont, à un moment donné, été partie prenante du paysage politique français. Mais plutôt que d’inviter ces personnalités sur scène afin de rendre compte de ce questionnement, Bonneau s’accapare tous les mots, les expressions mais aussi les caractéristiques physiques de ces interviewées (les chaussures de Ségolène Royal, la coupe de cheveux d’Angela Merkel, la stature de la dame de fer anglaise). Ainsi plus que de se faire le porte-parole asexué et objectif de ces discours de femmes, en choisissant de rester seul en scène, il nous fait vivre l’ébranlement viscéral qu’il a ressenti vis à vis de son statut d’homme appartenant au sexe dominant. Son unique présence nous rappelant ingénieusement que cette domination s’exerce en partie par la confiscation de la parole.

 

crédits images : Pauline Le Goff

Collision commune

Loin d’utiliser sa fonction de conteur pour nous débiter des sornettes masculines, faisant acte de mansplaining, Nicolas Bonneau en compilant ces pensées intimes, intellectuelles et pragmatiques, nous donne à expérimenter cet entre-deux dans lequel se situent ces femmes politiques. Exemple on-ne-peut-plus parlant quand nous suivons le quotidien de cette maire du Limousin qui passe sa journée à jongler entre ses obligations d’élue et ses responsabilités de mère. Parce que la nature a fait porter le fruit de la reproduction au sexe féminin, les femmes seraient tenues d’allouer leur vie à la préservation de l’espèce et cela alors même qu’elles n’auraient pas la possibilité de participer au développement de l’ordre social et politique ? Taraudé par ce paradoxe, Nicolas Bonneau a accumulé les paroles des ces actrices vitales et en a établi un étonnant totem fait d’un escalier en colimaçon et de chaises. La pièce se trouve ainsi rythmée par cette plongée régulière dans ce seul accessoire de jeu afin d’en extirper des témoignages et de potentielles réponses. De ce fétiche du conteur, situé à la croisée des chemins entre le général et le particulier, nous découvrons ainsi qu’il concentre, entre autre, un épisode de la vie de Christiane Taubira qui nous éclaire sur la possibilité de faire résonner la volonté individuelle avec celle du collectif. Nous retrouvons ici la fonction principale de cette forme de récit.

De part son dispositif d’enquête et de recueillement dont il semble avoir fait la motivation même de ses créations, Nicolas Bonneau, dévoile ainsi l’existence physique, orale et palpable de la parole de ces inaudibles protagonistes de la vie privée et de la vie publique. Sans volonté moralisatrice, lui qui nous avoue sans ambages avoir déjà fait usage de son statut privilégié d’homme de classe supérieur, permet à tous de se placer à un même niveau d’égalité le temps d’un sincère stimulus théâtral.

Qui va garder les enfants ?
Un spectacle de Nicolas Bonneau et Fanny Chériaux
Interprété par Nicolas Bonneau
Mise en scène Gaëlle Héraut

Au 11 • Gilgamesh Belleville du 5 au 26 juillet 2019.