En plus d’avoir un nom à croquer, Prune Nourry est une artiste plasticienne des plus talentueuses de la scène contemporaine. Elle travaille avec force et intelligence des thématiques au propos sociologique engagé. C’est beau et pertinent, et depuis le 9 janvier, elle propose l’installation « L’Amazone Erogène » au Bon Marché Rive Gauche. Retour sur la thématique qui traverse son travail, celle du genre.

Quand l’artiste s’empare des problèmes sociologiques

À travers sa pratique, Prune Nourry met le doigt là où ça fait mal. Elle s’attaque à des sujets durs que l’art met en lumière. Elle dénonce, accuse et appelle à la réflexion sur des thématiques qui gênent (et c’est le cas de le dire) : la bioéthique et particulièrement le genre lui permettent de modeler des sculptures, des films et des installations. Elle fait état des préférences et de la sélection genrée dans toute sorte de pays. L’un de ces travaux ayant fait date, Terracotta Daughters (2012-2030), s’établit comme un mystérieux mausolée pour les petites filles chinoises qui ne verront pas le jour. En Chine, des millions d’enfants ne deviendront jamais femmes. Elles sont tuées avant leur naissance, ne rapportant pas assez de profits aux familles, leur coûtant trop cher compte tenu de la dote que les parents devront payer pour leur mariage. L’artiste dénonce ces choix génétiques en se calquant sur l’armée de l’empereur Qin. Découvert à la fin du XXème siècle, le tombeau de l’empereur unificateur de la Chine (-210 avant Jésus-Christ), a révélé une véritable armée de soldats modelés en terre cuite. Prune Nourry reprend l’idée de masculinité suprême que renvoie l’image de la guerre et la raccroche à l’une des batailles actuelles : celle de l’égalité des genres. En 2012, elle fait modeler 108 petites filles de terre cuite par une entreprise qui reproduit des statues historiques. En 2015, elle les enfouit sous terre, dans un endroit qu’elle tiendra secret jusqu’en 2030, date à laquelle le déséquilibre démographique devrait être le plus flagrant. La production en série de terre-cuite s’oppose au traditionalisme de celle des soldats de l’illustre empereur chinois. Plus encore, elle dénonce la capitalisation des naissances et le totalitarisme du genre… Du lourd quoi !

Féminin omniprésent ?

Cette question sur la préférence du genre était déjà présente en 2010, où Prune Nourry commence une série de performances dans les rues de New Delhi. Elle y interroge les passants sur la sacralisation de la femme (qui n’existe pas, hein, le but de l’affaire était de dénoncer leur non-reconnaissance). Elle place alors, dans les rues, des êtres hybrides sculptés entre l’image de la femme et celle de la vache, animal sacré là-bas. Un parallèle fort et assez troublant. En 2013, elle interroge l’identité et la représentation des genres dans la religion. Entre l’industrie libre du porno et la rigueur prude de l’Église, le débat est musclé. Dans l’une de ces premières séries, Les bébés domestiques (2006-2008), elle met à l’index la manière dont les nouveau-nés sont excessivement dorlotés. Proche d’une ère où l’enfant s’est complètement transformé génétiquement, ancrée dans un présent où il est roi, Prune Nourry met les pieds dans le plat, ou sous terre, ou dans la rue : partout.

Le sein

Depuis peu, Prune Nourry a dû affronter un cancer du sein. Et cette maladie a fait tomber le sujet de son travail dans un versant plus personnel. Avec son exposition Catharsis à la galerie Templon à l’automne 2019, un basculement semble opérer. La figure de l’Amazone apparaît, fière et droite, menaçante et forte. La figure de celle qui, n’ayant qu’un sein, se relève et se bat n’a jamais été aussi importante. En 2019, l’artiste en fait un documentaire, Serendipity, et depuis le 9 janvier, elle a érigé au Bon Marché Rive Gauche une immense cible en forme de sein dont le téton est le point central. La menaçant, 888 grandes flèches sont suspendues en l’air. Elles pointent leur nez, prêtes à transpercer. Mais la menace peut aussi se transformer en impulsion de vie, car dans ces pointes tendues ce sont des spermatozoïdes qui se coursent. La guerre et la mort deviennent promesse de vie, comme si dès lors que quelque chose devait mourir, autre chose pouvait éclore.

Le-Bon-Marché-Rive-Gauche

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Prune Nourry – L’Amazone Erogène
Jusqu’au 21 février
Le Bon Marché Rive gauche

24 rue de Sèvres
75007 Paris

L’épidémie de Covid-19 plaçant les zones de rassemblement sous surveillance, merci de prendre contact avec les lieux pour vérifier la programmation et les contraintes d’accès avant de vous déplacer – Tous les jours de 10h à 17h45.

L’intégralité des recettes des 888 flèches vendues sera dédiée à la distribution gratuite – via médecins et instituts spécialisés, AP-HP, associations – à des femmes atteintes du cancer.