Deuxième commande pour le metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka qui nous livre accompagné de la cinéaste Sima Khatami et de la dramaturge Alice Carré, la 15ème pièce d’actualité de La Commune d’Aubervilliers, La Trêve. À voir jusqu’au 25 septembre.

Trêve hivernal ? Trêve sanitaire ? La quinzième pièce d’actualité de La Commune s’est elle aussi retrouvée à flotter dans l’inconnu des prises de décisions politiques. Car c’est bien d’interruption, de pause, dont il s’agit ici. Pendant quasiment un an, les trois artistes à l’origine de cette pièce se sont immergé.e.s dans le quotidien des occupant.e.s précaires d’un centre d’hébergement d’urgence (CHU) du Fort d’Aubervilliers, matière première et essentielle de cette Trêve.

« Irruption et interruption de la marge en plein centre » (Marielle Macé in Sidérer, considérer – Migrants en France, 2017)

Dans le noir complet, sans repères, nous apprenons que cette vaste zone de 36ha, enclavée dans Pantin et propriété de l’État, est promise à un avenir rutilant, intégrée comme elle le sera dans l’importante restructuration en cours du Grand Paris. Il est question de la construction de plusieurs milliers de logements. Sauf que cinq tours demeurent sur le site. Anciennement occupées par la Gendarmerie nationale, elles sont momentanément utilisées en foyers de travailleurs et CHU. Avant toute démolition donc, il convient d’inviter le quelque demi-millier de personnes qui y vivent à en déménager. Ça, c’est sur le papier des décideurs qui ne souffrent pas du dialogue avec ces 500 vies fragiles. C’est là qu’intervient Olivier Coulon-Jablonka. Après une première pièce d’actualité (81 avenue Victor Hugo) qui partageait l’aventure d’un collectif de sans-papiers occupant un ancien bâtiment de pôle emploi, le metteur en scène a décidé de « suspendre la parole des urbanistes, des décideurs, de ceux qui rêvent la ville, pour prendre le temps d’écouter ce que ces habitants ont à nous dire ». Accompagné par une dramaturge et une cinéaste, il part recueillir les histoires de ces vies marginalisées. C’est ainsi que nous rencontrons, d’abord à travers des images filmées sur place, puis, pour certain.e.s directement sur scène, quelques un.e.s des résident.e.s du CHU.

© Sima Khatami

«Prendre un temps pour nous asseoir avec eux» (Olivier Coulon-Jablonka)

Mêlant donc des passages d’entretiens filmés et des monologues sur scène, nous nous retrouvons face à celles et ceux qui étaient jusqu’alors invisibles. Petit à petit au même rythme où se forment les contours de ces vies hétérogènes, toutes aussi chaotiques les unes que les autres, leurs yeux cherchent la rencontre. Et c’est là sans doute ce qui marque le plus dans cette pièce. Dans un décors nu, en l’absence de repères, ces hommes et femmes se tiennent devant nous, figé.e.s par la lumière et les dizaines de prunelles étagées devant eux. N’ayant pour seul appui que le texte composé conjointement avec les artistes, ils et elles se révèlent. Le théâtre devient l’espace du rendez-vous tant attendu avec la légitimité, celle de leurs droits, de leurs idées, de leur vie. Un lieu qu’ils et elles viennent habiter. Mais autant cette exposition de soi est éclatante, autant elle apparaît réduite, prisonnier.ère.s qu’ils et elles semblent être par le dispositif documentaire qui les limite à un rôle de témoin. Impression régulièrement nourrie par le recours répété à des extraits filmés qui, tout en participant à ce désir de découverte, transmettent paradoxalement ce sentiment d’inaccessibilité, d’empêchement. Alors que l’espace d’un instant des regards vivants, viscéraux, sont sortis du cadre dans lequel ils sont communément enfermés, nous voilà suspendu.e.s, curieux.ses que nous sommes de les entendre davantage, de les voir dans d’autres situations – fictives ou non. Réjoui.e.s, en somme, de pouvoir vivre à leurs côtés.

Tout, au final, semble être une question de temps. Combien de temps encore d’hébergement ? Combien de temps à attendre que le 115 décroche ? Combien de temps pour rendre justice à ces oublié.e.s ? Combien de temps pour se révolter ? Combien de temps la pièce doit/peut-elle durer ? Combien de temps de parole pour que chacun.e s’exprime ? Combien de temps pour dialoguer ? Mais plutôt que de quitter le théâtre assombri.e.s par la course temporelle, reste en mémoire ces instants suspendus où nous avons répondu aux sollicitations de ces regards.

Pièce d’actualité n°15 : La Trêve
Conception et écriture Olivier Coulon-Jablonka, Sima Khatami, Alice Carré
Metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka
Cinéaste Sima Khatami
Dramaturge Alice Carré
Avec les résidents du centre d’hébergement d’urgence de Fort Aubervilliers, et des paroles d’urbanistes

À La Commune Aubervilliers jusqu’au 25 septembre.