« Travailler fatigue » disait le poète piémontais Pavese. Qu’en est-il du théâtre ? Entre emploi physique et paresseuses réflexions, la compagnie Claire Sergent propose d’explorer la notion de labeur dans un seul en scène. Paresse à voir jusqu’au 7 décembre au Théâtre de la Cité internationale puis en tournée.

Avoir l’idée d’une pièce, la répéter, la monter en équipe, organiser sa tournée, la représenter plusieurs soirs, est-ce là du travail ? Réponses, mais aussi questions en actes.

Maxime Kerzanet est là sur scène, assis, chantonnant dans une sorte de chambre d’étudiant. Pendant ces premières minutes, deux visions coexistent chez le spectateur que je suis : me voilà face à un homme qui paresse, refusant d’ouvrir la pièce de théâtre que je suis venue voir, à moins que je ne sois en présence d’un comédien en train de jouer un homme paresseux. L’abîme, lentement, se déploie. Débute inexorablement une chute faite de multiples rebonds dans une suite de réponses engendrant de nouvelles interrogations.

Maxime est Paul, comédien au chômage désireux d’adapter le Droit à la Paresse de Paul Lafargue au théâtre. Paul a un ami imaginaire, poète de son état, Auguste. Maxime est donc Paul mais aussi Auguste. Trois compositions pour un seul homme – sachant qu’il y a aussi un Maxime en train se voir jouer un Maxime théâtralisé. Ajoutons à cela Lafargue, Tchekhov, Vitez, Gatti convoqués par leurs mots et nous voilà bien entouré.e.s. Où est le travail dans tout ça ? Ou, autrement dit, qu’est-ce qui en est et qu’est-ce qui n’en est pas ?

Il est convenu socialement, pour les spectateur.rice.s présent.e.s ce soir, que Maxime exerce son métier quand il interprète sur scène Paul, Auguste et les autres. Mais ces textes qu’il a fallu découvrir au préalable pour la préparation de cette pièce, était-ce aussi du travail ? Et ces instants d’interactions avec le public sont-ils improvisés ou exécutés ? Et ce décors et ces lumières d’où viennent-ils, qui les active ? Comme une balle de flipper, les spectateur.ice.s sont envoyé.e.s de réponses en questions et vice versa, laissant le soin à chacun.e d’accorder des bouts entre eux et de parvenir ainsi à une certaine pièce de théâtre. Ne serait-ce pas là aussi une forme de travail perceptif et mental ?

Pendant la première heure l’humour de la pièce brouille les statuts, sonde les fondements mythiques de la distinction entre travail et paresse. C’est fin, vif et enivrant jusqu’à ce qu’une énième réflexion ralentisse le rythme, moment de respiration qui dévoile une structure narrative évanescente et une interrogation quant au destinataire de ces mots. Burn out de références pour le spectateur que je suis ? À l’inverse, Maxime semble, lui, ne pas vouloir terminer son spectacle. Une suite de fins potentielles trouble une dernière fois nos attentes.

Quoi qu’il arrive, on ne paresse guère devant Paresse. En mettant ainsi le public à l’œuvre sous une forme récréative, la pièce me rappelle, entre autre, Bob Black et sa défense acharnée du jeu et des activités ludiques en opposition au travail. Comme quoi, qu’on le veuille ou non, ça ne cesse bouillonner.

« Paresse »
Écriture Chloé Brugnon et Maxime Kerzanet
D’après le Droit à la Paresse de Paul Lafargue
Mise en scène Chloé Brugnon
Avec Maxime Kerzanet

Au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 7 décembre puis au Salmanazar d’Epernay du 11 au 13 janvier 2022.