Succès reprise, Marien Tillet retourne à son bureau pour un seul en scène magnétisant : Paradoxal. À voir le 6 avril au Théâtre La Marge de Lieusaint.

L’affiche nous annonce un «thriller scientifique» autour des notions de rêve et de réalité. Une spécialité que semble s’être faite la Cie Le Cri de l’Armoire à laquelle appartient Marien Tillet. Cette fois-ci il est question de rêveurs lucides et plus particulièrement d’une d’entre eux, une jeune journaliste qui intègre un programme médical de recherche. Mais peu à peu les gardes-fous se voilent.

De quelle réalité s’agit-il ?

Dans un noir profond surgit une tête sous un projecteur : Marien Tillet s’adresse à nous, spectateurs. Il nous parle de savane, de lion, d’antilope mangée et en même temps enfantée. Puis un pronom féminin émerge et nous permet de nous orienter dans ce que nous comprenons à présent être le rêve de Marilyne, rêveuse lucide et aussi grande-reporter, ou plutôt journaliste ou même davantage, correspondante pour un journal local. D’un guide au départ, nous partons à la suite de cette histoire avec un deuxième ; ils ne seront pas trop de deux. Alors que d’un côté Marilyne perd peu à peu le sommeil après avoir demandé à sa voisine du dessus de cesser ses va-et-vient en talons, Marien Tillet en bon conteur apostrophe les spectateurs avec des commentaires et des références sur des situations actuelles. Malgré l’humour et les rires qui en découlent, une tension mystérieuse règne sur le plateau. De l’un Marilyne décide de participer volontairement à une étude médicale sur les rêveurs lucides ce qui implique de se laisser observer dans son intimité la plus secrète, nous rappelant d’autres illustres personnages internés volontairement (Vol au dessus d’un nid de coucou de Ken Kesey, Shock Corridor de Samuel Fuller), de l’autre la bouteille d’eau présente sur le bureau ne cesse de se multiplier sans que cela paraisse étonner quiconque.

crédits images : Samuel Poncet

Frontières en déplacement

La lumière s’éteint pour resurgir ailleurs. Le bureau, seul décor de jeu, ne cesse de se déplacer. Les sons émis par Marien Tillet se prolongent et se répètent dans des hauts-parleurs. Mais où nous emmène donc cette danse théâtrale dont un des points d’orgue cristallise la relation comédien-spectateurs dans une chorale improvisée ? Ce soir, nous sommes venus volontairement au théâtre en acceptant d’être cloisonnés pendant la durée du spectacle dans un espace codifié régi par ses propres règles. Est-ce pour confronter notre réalité à la sienne ? Pour en démontrer la supériorité, la vérité ? Ou bien serait-ce pour l’abandonner, s’en émanciper ? Malheureusement pour nous, difficile de compter sur cet étrange narrateur aux multiples visages pour nous aider à y voir plus clair dans cette dichotomie. Au contraire, il s’en joue ! Ainsi nous demande-t-il ce que nous ferions si soudainement le comédien tombait à terre victime d’une attaque ? Combien de temps mettrions-nous à réagir ? Et s’il nous annonçait le passage d’un tigre venu de la porte d’entrée du théâtre et sortant par la porte de secours juste sur notre gauche, attendrions-nous ? Attentifs, en équilibre entre deux réalités, nous voyons le nombre de bouteilles continuer d’augmenter sur le bureau et entendons les personnages et leurs rêves s’enchâsser les uns dans les autres.

Sans trop en dire sur le final qui donne certaines réponses narratives, mais se permet encore de surprenantes illusions -à moins que…- Paradoxal réveille l’essence fantastique du théâtre et de la relation que nous entretenons avec lui.

crédits images : Samuel Poncet

Paradoxal
Texte, mise en scène et interprétation Marien Tillet
Dispositif sonore Alban Guillemot
Scénographie et lumière Samuel Poncet

Au Théâtre La Marge de Lieusaint (77) le 6 avril 2019