vendredi, avril 19, 2019
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La « pochothèque » mensuelle de la rédaction #4

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La fin de mois est difficile et vous ne pouvez pas vous offrir les livres de la dernière rentrée littéraire ? Pas d’inquiétude, la rédaction d’Untitled Magazine a pensé à vous et vous a concocté une sélection de livres à petit prix mais de grande qualité !

« Celle que vous croyez », Camille Laurens

Claire raconte. Elle parle sans jamais s’arrêter, pour essayer de reprendre la place dans la société qu’on lui enlève en tant que femme. Prof de lettres, mère divorcée, cinquantenaire, elle parle à son psychiatre, et revient sur l’événement qui l’a brisée. Elle a rencontré quelques années auparavant un homme sur internet, de dix ans son cadet, et par peur d’être rejetée pour son âge, elle ment et se fait passer pour une jeune femme de 24 ans. L’engrenage s’active et très vite, elle ne peut plus revenir en arrière et lui avouer son âge.

Camille Laurens, dans un récit protéiforme, qui mêle les discours de différents personnages sur leur vision de l’événement, ne juge jamais Claire: elle ne fait que répondre à une exigence sociale, elle se fait plus jeune pour ne plus être invisible. Celle que vous croyez est le témoignage d’un décalage de vision sociétale des femmes et des hommes, d’une injustice ressentie jusque dans le corps, d’un féminisme intellectuel mais surtout physique.

Camille Laurens nous offre avec justesse une réflexion sur le désir et l’acte sexuel, sur le corps de la femme et son traitement par la société, mais aussi une mise en abîme de l’écriture et de l’inspiration. Un roman puissant qu’on ne lâche pas et dont on ressort transformé !

« Celle que vous croyez », Camille Laurens, Editions Folio, 224 pages, 6,80€

« Le cœur battant de nos mères », Brit Bennett

Oceanside est une banlieue ordinaire de San Diego, en Californie. C’est ici que Nadia, 17 ans, grandit aux côtés de son père. Sa mère n’est plus là. Elle s’est donné la mort quelques mois auparavant, d’une balle dans la tête. Et Nadia est persuadée qu’elle en est la cause : sa naissance, non désirée, a empêché cette mère de mener l’existence qu’elle souhaitait. C’est pourquoi, lorsqu’elle tombe enceinte de Luke quelques mois plus tard, elle n’hésite pas. Même amoureuse, elle décide d’avorter et de se lancer dans des études, chose que sa mère n’a jamais pu commencer. Elle quitte alors sa Californie natale pour rentrer à la fac de droit d’une université du Michigan. Brillante, elle enchaîne les succès mais sa vie sociale semble lui échapper. Incapable de s’attacher, elle ne cesse de repenser à Luke. Auraient-ils pu former une belle famille ? Que serait devenu ce bébé ? Hantée par les souvenirs, elle se refuse à rentrer chez elle pour ne pas se confronter au passé.

Mais un beau jour, elle apprend que son père est grièvement blessé, elle saute dans le premier avion pour se rendre à son chevet. Et c’est là que son passé la surprendra. Elle recroise Luke, mais aussi sa femme Audrey, autrefois son amie d’enfance. Le bel équilibre construit depuis toutes ces années arrivera-t-il à résister à son passé ? Brit Bennett livre un magnifique récit sur l’avortement, les choix humains, le collectif tout en nous offrant une belle leçon de féminisme.

« Le coeur battant de nos mères », Brit Bennet, édition J’ai Lu, 384 pages, 8 euros

« Le parfum de l’hellébore », Cathy Bonidan

Paris, 1956. Derrière les grilles du centre psychiatrique Falret, les hellébores s’épanouissent et semblent calmer les crises de Gilles. Ont-elles réellement un don de soigner la folie ou est-ce le secret de Serge, le jardinier qui veille sur les lieux ?

A l’écart, deux jeunes filles, Anne (18 ans) et Béatrice (13 ans) – qui se sont retrouvées toutes deux pour des raisons différentes dans cet hôpital psychiatrique – se lient rapidement d’amitié grâce à l’écriture. Anne, qui n’est autre que la nièce du directeur, fuyant un passé compromettant, a coupé tout lien avec ses proches, sauf avec sa meilleure amie avec qui elle entretient en cachette des échanges épistolaires. Béatrice, quant à elle, jeune fille de 13 ans semble prendre son anorexie à la légère, pensant toujours tout contrôler… même les adultes. Ensemble, elles vont découvrir le quotidien de Gilles, un enfant autiste, hébergé dans cet établissement, qui ne semble supporter que la présence de Serge.

Catherine Bonidan aborde avec justesse la question de la prise en charge des adolescents anorexiques et des enfants autistes, qui il y a un demi-siècle n’était encore pas assez considérée. D’une plume simple, elle porte un regard lumineux sur ces deux jeunes filles qui n’ont d’autres armes que leurs écrits, tentant de faire face à cette société encore trop réticente à l’émancipation des femmes.

« Le parfum de l’hellébore », Cathy Bonidan, Edition Points, 312 pages, 7,50 euros

« Holy Lands », Amanda Sthers

Harry, cardiologue divorce à la retraite, s’est installé à Nazareth pour élever des cochons – sur pilotis puisqu’aucun porc ne doit fouler la Terre sainte d’Israël. Annabelle, sa fille qui sort d’une relation avec un homme plus âgé qu’elle et marié, accepte de lui rendre visite pour la première fois. Harry ne parle plus à son fils, David, dramaturge de succès, depuis qu’il lui a annoncé son homosexualité et malgré les lettres que ce dernier lui envoie et qui restent sans réponse. Monique, l’ex-femme d’Harry, se confie finalement à celui qu’elle a divorcé, sur sa relations avec ses enfants, sur ses craintes, et essaye surtout de le convaincre de répondre à son fils.

Mais le personnage le plus intéressant de ce roman épistolaire est certainement le rabbin Moshe Cattan, dont la première lettre à Harry est pour le conjurer de mettre un terme à son élevage de cochons, qui dérange toutes les communautés de la ville. Alors que les premiers échanges sont truffés d’insultes et de provocations, leur relation se transforme rapidement en une amitié sincère et solide. Et malgré le fait qu’ils soient différents en tous points, ils débattent et essayent de se convaincre à l’aide de lettres vives mais bienveillantes, donnant l’occasion de réflexions importantes telles que la relation entre Israël et Palestine, ou encore la mémoire de la Shoah chez les Juifs d’Israël.

Holy Lands, porté à l’écran par l’autrice elle-même, raconte l’histoire de cette famille juive, déchirée mais paradoxalement si unie. Un roman épistolaire qui met en scène, à travers le procédé de l’écriture qui permet souvent de dire la vérité plus facilement, la difficulté des relations familiales, entre Paris, New York et Nazareth.

« Holy lands – Les terres saintes », Amanda Sthers, Edition Livre de Poche, 192 pages 7,20 euros

« Chez les fous », Albert Londres

1925, le journaliste Albert Londres décide d’enquêter sur les asiles, le milieu de la psychiatrie et plus particulièrement l’enfermement des malades mentaux comme on le pratiquait à l’époque. Ceintures de forces, camisoles, locaux vétustes, absence de soins et surtout mauvais traitements, à sa manière toujours vivante, l’auteur dresse l’état des lieux des hôpitaux psychiatriques de la France de l’entre-deux guerres. Mais ce n’est pas tout, s’appuyant sur un constat, Albert Londres pousse la réflexion et offre une réflexion philosophique sur la place sociale du fou, sur le traitement de la folie tout en y ajoutant un point de vue politique.

L’auteur offre à travers cet ouvrage, un court récit de son excursion au milieu « des fous ». Contrairement aux médecins et à la société, Albert Londres appréhende le fou, non pas comme un homme sain ni comme un aliéné, mais se place au centre pour recueillir son témoignage. Au centre de son récit, il retranscrit deux discours, celui du médecin et celui du fou, ne tentant ni de comprendre ni d’analyser, mais offrant seulement une démonstration. Relatant ses rencontres, décrivant les délires tels qu’il les voit, Albert Londres perçoit la folie comme un discours, mais un discours mal compris et rejeté par la société dont la souffrance semble trop souvent niée.

Mélangeant observations personnelles et affectives, mêlant ironie et une pointe d’humour, Albert Londres nous offre un récit glaçant oscillant entre l’observation et la narration romanesque.

« Chez les fous », Albert Londres, Motifs Poche, 168 pages, 5,50 euros

« Les soldats de Salamine », Javier Cercas

Ecrivain avorté, forcé de reprendre sa carrière de journaliste après l’échec de sa carrière de romancier, le narrateur des Soldats de Salamine est curieux. Curieux et fasciné par l’histoire de Sanchez Mazas, poète et idéologue de la Phalange espagnole du début du siècle dernier, qui aurait miraculeusement survécu à son exécution à la fin de la guerre civile. Ce qui commence comme un simple article commémoratif se transforme vite pour le narrateur en une quête de la bonne histoire, celle qui lui permettra enfin d’écrire son livre.

Mais au-delà de la mise en abîme littéraire, Les Soldats de Salamine est un perturbant voyage dans la mémoire de la guerre civile, s’intéressant au camp phalangiste, et à son idéologie délétère, en partie responsable du déclenchement du conflit espagnol en 1936. Le narrateur lui-même s’interroge sur le bien-fondé de son entreprise : est-il éthique de réhabiliter la mémoire d’un des instigateurs d’une guerre qui a installé au pouvoir une dictature pendant quarante ans ? Mais la curiosité et l’envie de découvrir la vérité prennent le pas sur ces questionnements, et il s’attaque à ce mystère d’un poète qui aurait échappé à son exécution et vécu quelques temps dans une forêt recueilli par des habitants du coin.

Javier Cercas s’intéresse à la mémoire collective et individuelle, dans un livre très bien écrit, qui nous tient en haleine et nous interroge parfois sur le manichéisme de l’histoire. Et qui sait ce que le narrateur pourrait découvrir sur Sanchez Mazas et l’histoire de son exécution ?

« Les Soldats de Salamine », Javier Cercas, Editions Actes Sud/Babel, 240 pages, 7,70€