En promotion pour leur dernier film, Olmo et la mouette, Olivia Corisini et Serge Nicolaï se sont confiés avec générosité sur leur passion du théâtre, leurs valeurs et leurs compositions.

Il fait chaud ce mardi d’août à Paris, et l’on entre à pas feutrés dans l’atmosphère plaisante qui enveloppe un petit appartement de la rue du temple. En ouvrant la porte, on découvre les visages rayonnants d’Olivia Corsini et Serge Nicolaï, couple à l’écran comme à la vie. En fond, un dessin animé que regarde tranquillement Olmo, leur fils. Tout est doux dans cet échange, qui sera ponctué de leurs éclats de rire solaires, de leurs réflexions délicates et de leur générosité irradiante.

Parlez-moi un peu de votre parcours !

Serge : Alors, comment faire ? (Rires). J’ai commencé à travailler rapidement au théâtre, car j’étais dans une école jumelée avec le conservatoire de Krakovie. Je suis donc parti jouer en Pologne, et j’ai ensuite continué ma formation d’acteur, jusqu’à ce que je rentre au théâtre du Soleil. Ce dernier a été un moment charnière dans ma vie, qui m’a permis d’éclore en tant qu’acteur, metteur en scène, décorateur, assistant réalisateur… J’y ai passé vingt ans. Et pendant ces années j’y ai fait beaucoup de théâtre, mais j’ai aussi fait un peu de télévision, de cinéma. Mais beaucoup de théâtre, et ça continue maintenant de manière plus indépendante puisque j’ai quitté le théâtre du Soleil l’année dernière. Je n’ai pas formé de compagnie, je travaille avec Olivia mais aussi sur l’une des prochaines créations de Robert Lepage. Je mets aussi en scène une adaptation d’un roman de Bergman, qui mêlera du théâtre et de la danse, et dans lequel jouera Olivia.

Olivia : J’ai décidé de faire ce métier jeune, j’avais les idées claires. Avant de faire l’équivalent du conservatoire en Italie, je suis rentrée à 18 ans dans une compagnie de théâtre internationale, dirigée par un Colombien ; c’était très particulier, beaucoup de théâtre itinérant, dans le noir… Cette expérience a nourri mon intérêt pour la forme, les nouvelles formes. J’ai ensuite fait le conservatoire et parallèlement j’ai continué à me former à Copenhague. J’ai eu une sorte de formation nomade où j’allais chercher les maîtres que je rencontrais. J’ai fait ma formation au delà du conservatoire en allant frapper aux portes qui me parlaient. Et puis j’avais une obsession pour le théâtre du Soleil, j’ai donc fait un stage d’été en 2002 pour deux semaines et en fait je suis restée des années. J’ai fait la dernière tournée enceinte de 4 mois et maintenant je travaille pour différentes compagnies, pour un metteur en scène Belge. Comme tout intermittent du spectacle qui se respecte je fais un peu de tout

Pourquoi avez-vous préféré vous diriger vers le théâtre plutôt que vers le cinéma par exemple ?

Olivia : C’est par choix. Pour moi ça a été le premier grand moment de trouble en tant que spectatrice. J’ai vécu quelque chose au théâtre que le cinéma ne m’avait pas encore donné. La relation à la scène c’est quelque chose que les enfants ont, souvent, à laquelle ils s’accrochent et de laquelle ils ne décrochent plus (Rires).

Serge : C’est pareil pour moi, depuis tout petit je monte, je touche les décors. Ce n’était pas un choix, c’était même pas voulu, je crois que j’ai eu des impulsions. Pourtant, comme je dessinais beaucoup, je suis rentré à la fac d’histoire de l’art ; et là, je me suis dit que je n’avais aucune envie de gagner ma vie en faisant des dessins (Rires). Puis, avec un ami, on a commencé le théâtre. J’ai joué tout de suite, ce n’est qu’après qu’on a commencé les castings. Le processus de travail sur scène, la construction d’un spectacle… Le plaisir de créer des personnages, d’aller dans des compositions profondes. Au cinéma, en tout cas en France, on est peu portés sur la composition. On prend la personnalité et on l’utilise. Les personnages marquants comme Jean Fleuret*, le personnage d’Auteil, sont très rares, et il marque car on sent l’acteur qui compose. Le théâtre offre plus la composition à l’acteur, sauf si tu tombes sur des metteurs en scène qui te mettent sur des rails.

Olivia : Oui, il y a quelque chose d’artisanal dans le théâtre qui fait la puissance de cet art. La sensation d’être à l’origine de cet objet qu’on crée, qu’on fait, qu’on change. Un film c’est la synthèse de beaucoup d’arts qui se mettent ensemble.

C’est ça qui vous a plu dans le projet de Lea Glob et Petra Coste, cette composition à plusieurs ?

Olivia: Ce qui est important avec ce film, c’est qu’il a été fait avec l’esprit d’une troupe de théâtre. C’était un film low budget donc tout le monde touchait un peu à tout. On a fait de la production, de la régie, des décors, de la réflexion autour du scénario… Par exemple, on s’asseyait souvent tous ensemble autour d’une table pour discuter des dialogues, décider de comment on allait gérer telle ou telle scène. Ca s’est fait dans l’esprit du théâtre et ce n’est pas un hasard qu’elles nous aient demandé à nous de jouer dans leur projet. Elles avaient envie de travailler sur une forme intermédiaire, et donc avec des comédiens très ouverts, dans la recherche. Et je pense qu’elles ont trouvé ce qu’elles cherchaient, dans le sens où l’on aime ça.

Quelle est la limite d’ailleurs entre ces personnages que vous construisiez et vos personnages réels ? Est-ce que tout est construction ?

Serge : Justement, j’y ai pensé et je suis parvenu à une conclusion assez étrange. On a navigué sur une frontière entre nous de la vie et nous personnages. Il y a une ligne sur laquelle on a pas composé puisqu’on a travaillé à partir de nous. Le fait que nous soyons acteurs n’est pas anodin puisque cela raconte la vie d’un acteur, ça passe par notre outil de travail. On ne peut pas dire que c’est un documentaire ou une fiction. En fait nous étions acteurs de nos propres vies et nous avons vraiment et clairement commencé à composer quand Olivia a accouché et que nous continuions à tourner le film : ça impliquait un faux ventre pour Olivia, une fausse barbe pour moi, car la vie n’allait pas au même rythme que le tournage. On retournait en arrière de notre présent. Le fait que nous soyons acteurs a vraiment apporté quelque chose de différent. Avec la caméra, nous jouions instinctivement, on a jamais plongé dans un documentaire. On passait toujours par un filtre du théâtre.

Ce n’était donc jamais vraiment vous, c’était vous « filtrés » ?

Olivia : Je pense que c’était nous, comédiens, conscients du cadre que les réalisatrices nous donnaient. En jouant des personnages, très inspirés et très proches de nous-mêmes, et dirigés subtilement vers nous, par des gens qui commençaient à nous connaître très bien. Et qui donc, parfois, nous poussaient plus vers nous que nous aurions pu le faire nous-mêmes si nous nous étions filmés (Rires). C’est assez clair ? (Rires). Je trouve cela très intéressant, car quand je regarde le film aujourd’hui, parfois, j’ai la sensation de me reconnaître plus dans cette composition que dans ce que j’aurais pu dire moi-même de moi à ce moment là. Parce qu’elles, avec leur sensibilité et leur intuition, ont su me pousser à dire, faire des choses qu’on aurait peut-être censurées. Et peut-être que si j’avais vécu ma grossesse sans que personne ne me demande quoi que ce soit, je n’aurais pas autant élaboré.

Qu’est-ce que vous a appris, sur vous et sur votre pratique du théâtre, cette exploration de vos propres limites ?

Olivia : Sur la pratique du théâtre et du cinéma, je pense que ça nous donne la confirmation que plus nous sommes proches de nous-mêmes plus cela sera efficace – disons ce mot qu’on n’aime pas- et universel. Et donc nous toucherons plus de monde.
Sur nous, je pense que quand tu as quelqu’un devant toi qui met en lumière tes doutes, tes défauts, ton agressivité… Ce qui, pour la société, ne va pas au fond. Je pense que ça t’aide à te voir en entier et à t’apprécier.

Serge : On est passés par tellement de phases de travail en deux ans, d’interviews pures, de vraies/fausses interviews genre scène conjugales ou Woody Allen. Après elles nous prenaient séparément. Par exemple pendant qu’Olivia était à la maison, moi je travaillais et elles m’ont poussé dans mes retranchements sur mon lieu de travail. Au fond, par des questionnements, des retours, par le fait d’avoir vécu des moments dans lesquels on savait qu’on se replongerait… On a fait une très belle introspection. On a essayé d’écouter ces nouvelles qui nous viennent de l’intérieur, et c’était super riche.

Après coup, qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ce projet collaboratif ?

Serge : Pour moi toute expérience remplit notre besace. Toutes les difficultés que j’ai rencontrées, ce sont des difficultés qui font avancer. En tant que couple, ça m’a poussé à être plus attentif puisqu’on travaillait sur la grossesse d’Olivia. Je travaillais en même temps que je vivais. J’ai appris à fermer ma gueule et à être soumis (Rires)

Olivia : Ce qui est beau et courageux dans ce film, c’est que ce n’est pas une histoire d’homme. Je suis un peu la protagoniste quand même, et je pense que c’est important de le rappeler. Oui bien sûr, c’est une histoire de couple et d’amour mais on essaie de rentrer dans la tête d’une femme.

Serge : Je suis le protagoniste masculin aussi ! (Rires). C’est vrai que le fait de ne travailler qu’avec des femmes et de travailler dans cet univers sur la maternité, au fond c’est aussi important pour un homme d’avoir ce chemin là. Depuis petit j’ai toujours été entouré de femmes et je suis fier d’avoir participé à ce projet, pour pouvoir parler de la femme et surtout du politique qui est en première sous-couche du film. C’était important pour moi d’en être un des protagonistes, car on est porte-paroles d’un mouvement. Le film, quand il est sorti au Brésil, a très vite été associé à des mouvements féministes…

Olivia : … En défense de la liberté d’avortement. Et ça pour nous c’était très important. En France on est en retard, voire même en régression, notamment quand on voit les groupes qui naissent… Je voulais dire que, quand même, ce film raconte bien évidemment ma grossesse, mais j’ai du à un moment donné accepter de ne pas raconter que ma grossesse. Les réalisatrices ont mis en lumière ce qu’elles avaient envie de mettre en lumière, et donc, quelque part, c’est ma grossesse mais aussi la projection de la grossesse qu’elles n’ont pas eue. C’est pour ça qu’elles ont été si perspicaces et si intelligentes à pêcher mes peurs et mes doutes. Le fait qu’on tourne le film un peu avant et un peu après la grossesse, a fait qu’on puisse évoquer les problématiques de manière plus concentrée, en mettant tout sous la bannière de la grossesse. Des sensations que je n’avais peut-être pas forcément vécues comme ça pendant la grossesse, mais que j’ai vécues de suite après. C’est en ça que je dis qu’elles ont été talentueuses.

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Rédactrice en chef de la section cinéma - Amoureuse de grands espaces, de cinéma et de littérature, je parle beaucoup mais je parle culture !