« C’est une comédie avec trois rôles de femmes et six rôles d’hommes. Quatre actes, un paysage (vue sur un lac), beaucoup de discours sur la littérature, peu d’action, et cinq tonnes d’amour ». Voilà comment Tchekhov résume La Mouette qui deviendra une de ses pièces emblématiques, malgré un accueil froid en 1896. Portée sur les planches des centaines de fois, l’oeuvre du dramaturge russe n’a jamais cessé de fasciner. Mise en scène par Isabelle Hurtin au théâtre du Ranelagh et interprétée par la compagnie du Ness, cette nouvelle adaptation de La Mouette laisse pourtant froid.

L’amour et l’amer

Des chaises réparties pèle-mêle sur le plateau, une toile de papier sur laquelle passent -et trépassent- les personnages du drame tels des ombres chinoises, des échelles, des ficelles, des tréteaux : d’emblée, le spectateur plonge dans un « théâtre dans le théâtre ». En choisissant cette scénographie portée par l’angoissante – mais salvatrice – musique de François Couturier et de Jean‑Marc Larché, Isabelle Hurtin place l’Art au centre de la pièce. Dans La Mouette, Konstantin Tréplev affronte à sa mère Arkadina, une actrice à succès, et cherche en vain à lui faire reconnaître sa valeur. Amoureux de Nina, une jeune actrice qu’il tente de séduire en lui confiant le premier rôle de sa pièce, il veut transformer le monde et réinventer le théâtre. Mais l’art, comme l’amour sont à la merci des passions, des conflits, des illusions et rapidement, les rêves brisés. Nina tombe amoureuse de Trigorine, un écrivain solitaire et mystérieux qui la compare à une mouette  : “Une jeune fille passe toute sa vie sur le rivage d’un lac. Elle aime le lac, comme une mouette, et elle est heureuse et libre, comme une mouette. Mais un homme arrive par hasard et, quand il la voit, par désœuvrement la fait périr. Comme cette mouette » . Elle le suit à Moscou, mais Trigorine la quitte et la carrière de Nina échoue. Tréplev devient quant à lui un écrivain célèbre que le passé ne cesse de hanter. Le bonheur, l’amour et le besoin de reconnaissance l’obsèdent et il finit par se tuer.

Difficile fabrique

Dès la première scène, un étrange décalage s’installe entre les comédiens : Isabelle Hurtin incarne une Arkadina bouleversante de cruauté, traversée par la colère et la révolte mais face  à elle, Tréplev (Mathieu Saccucci) balbutie, hésite et gesticule sur scène. L’une est excessive, l’autre est effacé. Nina, « l’âme universelle » de la pièce (Léonor Ilitch), la belle et fascinante Nina paraît ici surexcitée, fébrile et Macha, vacillante sur ses talons (interprété par Fanny Jouffroy) rend la pièce difficile à écouter. Si les décors sont ingénieux, la mise en scène reste et dans ce bal excessif, seul Trigorine (Thomas Cousseau) rehausse la pièce par un jeu mesuré et sincère. Lui seul incarne le courage, le pessimisme et l’humour triste de Tchekhov. Il en découle un drôle de jeu, flottant : « comme ils sont nerveux, tous…. » lâche Dorn, le médecin de campagne, « mais que d’amour« . Dans ce conte russe que tout amateur de théâtre a dévoré avec passion, tout est tragique et les passions restent inaccomplies. C’est cela la magnificence de Tchekhov, mais ne l’adapte pas qui veut. Le jeu sonne faux dans cet étrange petit théâtre de variété, et la mouette, décidément, a bien du plomb dans l’aile.


La Mouette, d’Anton Tchekhov (une production de La compagnie du Ness )
Du vendredi 14 au dimanche 30 avril 2017 / Du mercredi au samedi à 20h45
Dimanche à 17h / Supplémentaire le lundi 17 avril à 20h45
Relâche les jeudi 20 et samedi 29 avril
Théâtre Le Ranelagh  : 5, Rue des Vignes / 75016 PARIS

La mouette -Ombre La mouette

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Un pied à Paris, l'autre à Leipzig, j'explore les territoires de la culture et de l'écriture avec malice. Grand amour pour les chapeaux, les petits-déjeuners, la poésie et les voyages en sac-à-dos. Membre de la confrérie des roux et des passionnés de musique.