La chanteuse cap-verdienne Mayra Andrade est de retour en 2019 avec un nouvel album, Manga, aux sonorités dansantes et solaires. Nous l’avons rencontrée pour parler musique, rencontres, carrière et sentiments…

C’est dans un hôtel parisien que nous rencontrons pour la première fois Mayra Andrade. L’artiste de 33 ans a déjà près de vingt années de carrière derrière elle : des concerts partout dans le monde, trois albums studio et un album live… Une vie entre le Cap-Vert sa terre d’origine, Paris où elle a vécu tant d’années, et maintenant Lisbonne, son nouveau port d’attache. Mayra Andrade parle parfaitement l’anglais, le portugais, le français et le créole cap-verdien, une langue superbe dans laquelle sont écrites les chansons de son nouvel album Manga, disponible le 8 février 2019.

Cinq ans ont passé depuis la sortie de ton précédent album Lovely Difficult, qu’as-tu fait durant cette période ?
Mayra Andrade : Rien, je regardais beaucoup la télé, plein de séries Netflix… (rires) Non, en fait j’ai lancé l’album en 2013, j’ai fait deux années de tournée, ensuite j’ai déménagé au Portugal, j’ai pris un an pour moi, et ensuite j’ai bossé sur cet album environ deux ans, entre le début de l’écriture des chansons jusqu’à l’enregistrement. Entre temps, j’ai participé à d’autres projets, j’étais sur des tournées d’autres artistes en tant qu’invitée… Je n’ai vraiment pas senti passer ces trois dernières années, parce que j’étais sur d’autres choses et puis surtout je guettais tout, j’étais vraiment en quête d’inspiration pour trouver ce que serait la nouvelle ligne du projet. 

Est-ce que cet album Manga a été difficile à écrire ?
Il y a des chansons qui sont venues de manière très naturelles parce que j’avais des choses à dire, à exorciser, des peines à traiter. J’ai composé huit des chansons de l’album, dont Afeto et Manga, paroles et musique. Ensuite, j’ai aussi quelques chansons qui ont été faites par d’autres compositeurs, soit qui ont été faites pour moi, soit des inédits qu’ils avaient gardé pendant longtemps et qu’ils n’avaient jamais enregistrés.
Après musicalement, pendant longtemps, je voulais tout et son contraire. J’ai d’abord envisagé un album en guitare-voix, probablement parce que j’étais vide, je n’avais plus de force… Je me suis dit que j’avais besoin d’un truc qui soit hyper minimaliste, et en même temps j’avais envie de m’amuser sur mon projet, de faire un album plus dansant, plus solaire que ceux que j’avais fait jusque-là. Et comme j’ai déménagé à Lisbonne et que c’est une ville qui m’a beaucoup nourrie, ressourcée, j’ai trouvé l’inspiration, en côtoyant d’autres artistes, en écoutant de l’afrobeat, en regardant ce qu’il se passait sur la scène alternative de Lisbonne aussi… Tout cela a vraiment imprégné ce qu’est devenu cet album.  

L’album est écrit en portugais ou en créole cap-verdien, j’ai eu la traduction en anglais du texte d’Afeto et j’ai été assez étonnée. C’est un morceau plutôt dansant alors que les paroles sont assez tristes, sur deux personnes qui ne se comprennent pas….
C’est aussi sur le manque d’affection… L’amour peut être donné de manière très différente selon notre culture, selon chacun. C’est sur ces pudeurs qu’on a à montrer de l’affect, quelque chose de très élémentaire, de très simple, et en même temps de si difficile à donner. J’ai écrit cette chanson parce que j’avais besoin de l’écrire, et j’ai voulu composer une musique qui prendrait le contrepied de l’émotion que je ressentais quand je l’ai écrite. Je n’étais vraiment pas bien. J’avais besoin de percer l’abcès et je l’ai écrite pour pouvoir m’endormir, parce que j’avais des tas de choses qui me perturbaient… Quand un certain temps après j’ai commencé à faire la musique, j’ai voulu faire cela car j’ai toujours dit qu’au Cap-Vert, on arrive à danser sur de la tristesse et à rendre des choses tristes gaies, et des choses gaies tristes… On arrive à jongler avec les émotions en musique. Je crois qu’un sujet qui me touchait autant sur une musique triste, je ne l’aurais pas digéré de la même manière. Le fait que ce soit plus solaire aide à tout. 

Le Cap-Vert est un petit pays mais sa culture musicale est riche et influente, comment expliquer cette importance qu’à la musique au Cap-Vert ?
Et bien parce qu’on n’a pas grand chose. Je pense qu’être insulaire, c’est déjà une condition assez particulière, et puis il y a cette confluence entre l’Europe et l’Afrique, ce qui a fait notre identité… Le fait qu’on ait un ADN qui passe très bien et qui imprègne beaucoup les gens et la musique a vraiment été un exutoire pour le peuple cap-verdien. Ce peuple qui a été obligé d’émigrer parce que la sécheresse, parce que la famine, parce qu’à la recherche d’une vie meilleure sur des navires, des marins qui ont du partir… Il y a 500 000 capverdien au Cap-Vert et un million dans le monde, donc on a une grande diaspora et l’émigration, le départ, la nostalgie, ce sont des choses qui nous ont beaucoup marqués. Mais aussi la joie, la danse, l’envie de partager…

Tu y retournes souvent ?
Oui, très régulièrement ! J’ai une grande partie de ma famille au Cap-Vert. 

Quel est le plus beau compliment que l’on puisse te faire sur ta musique ?
Peut-être me dire que l’on sent toute la vérité qu’elle porte… La particularité de cet album pour moi, c’est que c’est le fruit d’une longue gestation et d’un travail d’équipe. Mais ce qui me rend heureuse, au-delà de la manière dont les gens vont l’accueillir, c’est qu’il est très aligné avec ma vérité, c’est à dire avec qui je suis aujourd’hui, ce que je vis, ce que je ressens, avec ce qui me rend forte, ce qui me fragilise. Il est vraiment en symbiose avec qui je suis au jour le jour. 

Pour ton précédent album enregistré en Angleterre, tu avais travaillé avec des artistes comme Hugh Coltman, Benjamin Biolay, Tété, Yaël Naïm… Maintenant on présente souvent ce nouvel opus comme un retour aux racines, est-ce vrai ?
Pour moi c’est une continuité, il n’y a pas eu de départ et de retour. Sur le précédent album, après avoir vécu 12 ans à Paris, j’avais envie de composer avec des artistes de ma génération que je côtoyais au jour le jour, je me disais que je n’avais pas à me priver de ces talents-là juste parce que je suis du Cap-Vert et qu’il fallait toujours que j’aille chercher des chansons là-bas, à part celles que je compose… Donc ça a été un peu un tribut à ce moment-là en fait, après on aime ou on aime pas. Moi j’aime beaucoup cet album je trouve qu’il est beau et qu’il il a été fait avec beaucoup de qualités. Mais il a peut-être le défaut d’avoir été fait entre deux mondes. La grande influence de ce nouvel album, c’est la musique africaine contemporaine, donc je reviens à quelque chose qui est beaucoup plus familier en fait, puisque je suis africaine. C’est peut-être pour cela qu’on le perçoit avec une essence plus concentrée, plus forte. 

Est-ce que ça te dérange d’être classée parmi les « musiques du monde »?
Au début je m’en foutais, pendant très longtemps je m’en foutais. Maintenant ça me dérange beaucoup plus qu’avant, parce que je trouve que je suis beaucoup plus ouverte et j’ai envie de casser tellement plus de barrières. Quand tu évolues, quand tu te transformes et qu’on continue à te mettre dans les mêmes trucs, c’est un peu troublant. Et en même temps je pense qu’ils ne vont pas créer des catégories tous les cinq ans donc je ne sais pas, je ne sais pas trop quoi en penser. Ce n’est pas quelque chose qui m’est hyper agréable parce que je trouve que c’est trop limité, mais en même temps je ne sais pas quoi proposer. 

Toi qui as beaucoup voyagé, as-tu un endroit préféré dans le monde ?
Pour le moment c’est Lisbonne. Je connais depuis que je suis née parce que mon grand-père était portugais, j’y ai passé Noël souvent, des vacances, des étés.. Mais je n’y avais jamais vécu et je trouve que c’est un endroit où il fait vraiment bon y vivre. 

A part la musique, est-ce qu’il y a de la place pour d’autres activités artistiques dans ta vie ?
Et bien j’aimerais beaucoup ! Peut-être jouer dans des films… Je me suis jamais trop intéressée à la peinture mais j’aime bien faire des choses avec mes mains. Je pense que depuis que j’ai commencé ma carrière j’ai eu la chance de faire tellement de choses et de voyager tellement que je n’ai jamais eu ce grand blanc, ce moment où rien ne se passe et où je me dis : « Bon, qu’est-ce que je vais faire d’autre ? » Dieu merci ! Après peut-être que par la force des choses je vais y arriver…

Quand on regarde ta biographie assez impressionnante, on pourrait penser que tout s’est enchainé très vite, que tu n’as pas eu le temps de voir le succès arriver…
Oh oui j’ai eu le temps de le voir arriver ! Déjà, j’ai une carrière qui est longue parce que j’ai commencé à faire des concerts à l’âge de 15 ans et j’en ai presque 34. Cela fait donc 19 ans que je fais ça, et ça a été énormément de travail et d’investissements et de sacrifices, même si je considère que j’ai toujours eu beaucoup de chance dans ce que je fais. Je n’ai pas eu l’impression que « paf » j’ai lancé un titre et « paf » ça a explosé ! J’ai fait énormément de kilomètres, j’ai fait 120 concerts par an pendant des années. J’ai fait énormément de route et quand tu vois passer la route, tu vois passer le temps et tu sens aussi l’usure que cela te laisse, en même temps que cela t’apporte des tas d’expériences.

Ta carrière est aussi jalonnée de multiples collaborations…
Oui j’en ai toujours fait, dans des styles très différents ! Cela peut aller de Charles Aznavour à de la musique électronique, ou avec des rappeurs, des artistes brésiliens ou cap-verdiens… J’en ai toujours fait, et j’aimerais toujours en faire plus. Il y a tellement de jeunes talentueux qui apparaissent tous les ans! Moi j’ai 33 ans, et il y a toute une batterie de jeunes de 20 ans, 25 ans qui font des trucs assez incroyables… Je me suis toujours beaucoup alimentée de ces rencontres-là, parce que cela a toujours créé un précédent pour que je comprenne un peu ce que je voulais faire par la suite sur mes albums. Cela a toujours semé en moi une petite graine : « Tiens pourquoi pas ? » Parce que justement, tu es tellement dans des barrières que tu as presque peur d’oser. Et quand tu fais une collaboration tu oses, parce que c’est différent et que tout le monde va te pardonner. Et puis tu te dis en fait : « Merde mais pourquoi pas ? »

Comment perçois-tu cette nouvelle tournée ?
J’ai un nouveau groupe, quatre musiciens super ! On a adapté cet album à la scène et j’ai envie de dire que c’est peut-être le concert où je m’amuse le plus, et j’ose espérer peut-être l’un des meilleurs ! Même si chaque étape était riche, j’ai travaillé avec tellement de musiciens… Moi je viens du monde de l’acoustique, où on joue ce qui se passe et ce qu’on est en train de jouer. Là, je découvre une dimension électronique où on joue avec des pads, des spd… Bien sûr il y a toujours la batterie etc, mais il y a une dimension électronique sur le projet maintenant qui fonctionne vraiment bien avec ces chansons, justement parce que je les a-ai composées en guitare-voix, et que d’un coup elles gagnent une dimension totalement différente. Je trouve que l’impact qu’elles ont sur les gens en live est totalement différent. 

Pour finir, peux-tu nous dire ton mot préféré en créole cap-verdien ?
« Nha kretxeu », ça veut dire « mon amour ». 

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Mayra Andrade, album Manga disponible le 8 février 2019.
En concert à La Cigale à Paris le 19 février et en tournée mondiale.
Site Officiel / Page FB

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