A mi-chemin entre un travail de journaliste et une recherche sur l’histoire de sa famille, Louisa est une virée dans la « médecine prophétique » française, cet exorcisme moderne qu’il est encore possible de croiser.

L’autrice s’intéresse à un fait divers : celui d’une jeune fille, Louisa, morte le 1 juillet 1994, alors qu’elle venait d’être exorcisée par un imam de Roubaix. Plus de 20 ans plus tard, l’autrice, journaliste et qui utilise pour ce livre un pseudonyme, se replonge dans ce fait divers, et fait des liens avec des événements familiaux datant de son adolescence. La richesse du récit se retrouve dans l’honnêteté qui émane de la démarche de l’autrice : elle enquête comme une journaliste le fait, mais ne cachant pas à quel point ce fait divers remue des souvenirs personnels, avec une partie de sa famille de laquelle elle a tout fait pour s’éloigner. Et elle est jusque dans sa chair impliquée dans cette enquête, puisqu’elle ira jusqu’à s’essayer à des séances ressemblant à de l’exorcisme.

« Protégée par ce faux nom, j’allais plonger toute entière pour comprendre, revenir aux sources. C’était comme drainer un grand lac sans savoir exactement ce qu’on retrouverait au fond, des souvenirs maudits lestés comme des petits cadavres d’enfants. Ça puait à des kilomètres à la ronde.« 

Possessions

Le livre s’ouvre sur les événements du 30 juin 1994, quand la famille de Louisa, musulmane, décide de faire appel à un imam exorciste alors que leur fille fait des crises et se met à hurler en pleine nuit depuis plusieurs mois. L’imam accepte de pratiquer une séance d’exorcisme sur la jeune fille, après s’être assurée qu’elle était bien possédée. Il s’efforce donc plusieurs heures durant de faire sortir de son corps le « djinn », une créature surnaturelle ayant pris le contrôle de la jeune fille avec l’objectif de la tuer. Mais au bout de quelques heures de ce qui ressemble à de la torture – on lui a fait boire de forces des litres d’eau, on lui a fouetté la plante des pieds jusqu’au sang et elle a des traces d’étranglement sur le cou -, Louisa s’évanouit plusieurs fois et sa famille décide finalement de l’emmener aux urgences. Elle mourra à l’hôpital quelques jours plus tard.

Une partie de ce fait divers est racontée à travers les extraits de procès-verbaux, d’interrogatoires et d’audiences des accusés retrouvés par l’autrice, donnant un rythme particulier et un détachement à la mort de cette jeune fille. Détachement qui détonne par rapport aux chapitres où l’autrice prend une voix plus personnelle et nous fait comprendre au fur et à mesure de son récit les raisons qui lui ont fait couper tout lien avec sa famille alors qu’elle n’était encore qu’une ado. Elle est la fille d’un immigré algérien de deuxième génération musulman et d’une Française catholique – union qui n’avait pas plu aux familles respectives et qui donne certainement à l’autrice cette richesse de propos. Son grand-père est un imam apprécié, et bien qu’elle ait toujours été athée, elle a grandit au plus proche de la religion. Mais surtout, elle a grandi en entendant que sa mère avait ensorcelé son père et qu’il avait dû être exorcisé.

L’enquête sur la mort de Louisa – qui lui demande beaucoup de travail, le fait divers n’ayant pas passionné les médias à cette époque – et le retour sur le passé tabou de sa famille s’entremêlent jusqu’à se rejoindre. Un récit d’une richesse certaine, passionnant et empli de respect pour des croyances que l’autrice ne comprend pas, qu’elle interroge – jusqu’au point de remuer ciel et terre pour retrouver cet imam responsable de la mort de Louisa à sa sortie de prison – et qu’elle rejette sans jamais mépriser.

« Louisa », Lou Syrah, Editions Goutte d’Or, 256 pages, 17€