Nourri de rap autant que de poésie, Lonepsi défie tranquillement les genres. Il sort cette semaine un nouvel EP baptisé « Kairos ». Interview au détour d’un café parisien. 

« Kairos » signifie « temps » en grec. Ou plutôt « l’occasion, le bon moment ». Ce moment, Lonepsi l’a saisi en apprenant à conjuguer la musique aux mots. Auteur, compositeur, interprète, il balance un flow à la fois sobre et mélancolique, et des textes exigeants. Avec Lonepsi, les mots semblent toujours bien pesés, comme s’il poursuivait une quête de justesse à rebours d’un rap où s’enchaînent des punchlines épileptiques : « l’art, j’y mets de l’âme » dit-il. Plus difficile à saisir qu’on ne le croit ; ni tout à fait sombre, ni tout à fait lumineux, son nouvel EP perpétue l’histoire d’un musicien qui compose à la lueur des mots et dont le chemin s’annonce encore long. Chez Lonepsi, « tout n’est pas dit ».

Est-ce que tu es allé de l’écriture vers la musique ou bien est-ce que ça a toujours été des domaines solidaires ?

Ce sont deux univers complètement différents. J’ai commencé par l’écriture quand j’avais 6 ans et par la suite, sans aucun lien, j’ai fait de la musique à 16 ans parce qu’il y avait un piano abandonné chez moi. Pour lui tenir compagnie, je composais des mélodies et plus je composais, plus ça devenait sérieux. Un jour, mes parents qui étaient touchés par ce que je faisais ont décidé de me forcer à prendre des cours de piano. Ça n’a pas duré longtemps parce que ce genre d’apprentissage ne me convenait pas. Un beau jour j’ai décidé d’allier les deux et c’est devenu ce que c’est aujourd’hui, c’est-à-dire un mélange entre l’instrumental, des textes et de la chanson.

Tu te souviens du jour où tu as écrit ton premier texte de rap ?

Je ne m’en souviens pas, mais suis retombé dessus. C’était un poème pour la fête des mères que j’ai fait au CP. Il y a quand même quelque chose qui est resté, quelque chose que j’ai pu reconnaître.

Dans Mélancolstalgie, tu dis : « La création d’un monde intérieur est nécessaire pour aller mieux ». Est-ce que ça a toujours été la musique ? As-tu exploré d’autres formes d’art ?

J’aime beaucoup le cinéma, la peinture, mais si on prend le verbe « habiter », c’est-à-dire quelque chose qui me nourrit et qui est vraiment en moi, c’est la musique et l’écriture. Rien d’autre.

Quelles musiques t’ont bercé ?

Si je ne devais en garder qu’une, ce serait le « Clair de Lune » de Debussy. C’est grâce à cette musique que je me suis lancé. Un jour, au collège, un copain a ramené le mp3 de son père en cachette. Il m’a fait écouter ça et j’ai été transpercé. Je me suis dit que je devais faire quelque chose dans la musique.

Quel est ton rapport au rap aujourd’hui ?

Quand j’ai fait le projet « Sans dire adieu », je voulais prendre un peu de distance par rapport au rap et créer mes propres codes. En empruntant à tous les styles musicaux, j’ai l’impression de m’être un peu perdu musicalement. J’ai envie de retourner à quelque chose de plus brutal. Avec mon précédent projet, j’étais dans un processus de création tellement intense que je n’avais pas de recul. Quatre ou cinq mois plus tard, je sais où je veux aller et j’aimerais me rapprocher du rap. Il y a un côté dynamique, rythmé que j’ai perdu.

En donnant trop d’importance aux textes ?

Non, pas forcément car on peut rapper vite, et rapper quand même des poèmes d’Aragon, de Baudelaire, mais plutôt en me cherchant. Il y a aussi le fait que j’ai commencé à faire des concerts. J’ai envie de donner de l’énergie physique alors que ce sont des morceaux très lents, lancinants, planants. Parfois, j’ai envie de m’énerver. Le public me renvoie ça et j’ai envie de lui répondre !

Justement, comment se déroule le passage de la « chambre » à la « scène » pour toi ?

Il se passe bien ! J’ai commencé fin novembre et je prends de plus en plus de plaisir, parce que je suis de plus en plus dans l’interprétation. Lors de mes premiers concerts, le stress et l’exigence étaient si grands que j’interprétais machinalement des morceaux que j’avais écrit par cœur, tandis que là je peux improviser, ralentir, accélérer en fonction de ce que me renvoie le public….

Quelle est selon toi la filiation, le lien entre le rap et la poésie ?

Je pense qu’il y a un point commun entre le rap et la poésie : il y a un rythme et les mots ont une importance considérable, du moins dans une branche du rap. C’est difficile de parler de filiation parce qu’il y a tellement de styles de rap… Je pense qu’un rappeur, c’est un poète qui utilise les moyens que son époque lui donne. Si Aragon, Baudelaire ou Rimbaud vivaient à notre époque, peut-être qu’ils feraient du rap. C’est le même moyen d’expression : écrire en rythmes et en rimes un désir, une imagination, une histoire.

Ton EP se tient à distance des problèmes du monde actuel, de la société. « Ecris avec le cœur tout ça n’a rien de politique ». dis-tu. Ton refus d’engagement est volontaire ?

J’ai l’impression qu’être engagé politiquement ou avec des idées bien précises – c’est-à-dire des idées qui peuvent diviser – ça réduit l’énergie qu’on peut mettre dans la structure d’une phrase ou l’agencement des rimes. Si je m’engageais je mettrais moins d’attention…

…Moins de cœur ?

Oui, ou plus de raison. Je suis engagé dans le monde interne de chacun. Je me fiche de savoir où il habite, quelle religion il a, quel âge il a, mais je suis engagé avec les émotions, les souvenirs, ce que les gens ont d’universel.

Pourtant, le rap, sans être forcément engagé, est très écouté. Tes paroles sont retweetées, relayées. Comment tu te situes par rapport à ça ?

Je ne veux pas devenir un porte-parole. En fait, tous les messages sont adressés à moi-même et par ricochet, à ceux qui m’écoutent. Parce que je veux pas faire de la musique pour quelqu’un d’autre. Je veux obéir à mon propre désir et pas à celui des autres.

Par exemple, j’ai un prochain morceau qui s’appelle « Ressens ». C’est une injonction, un ordre que je donne. Et quand j’ai réalisé ça, que je ne m’adressais plus à moi mais à quelqu’un d’autre, j’ai modifié le morceau pour qu’on comprenne que c’était pour moi.

Tu joues beaucoup sur l’image du poète maudit (la toile blanche, le voyage, la pochette en noir et blanc avec le poète qui écrit), c’est un  mythe qui t’inspire ?

C’est une image dont j’aimerais me détacher. Si un jour je suis médiatisé, on pourrait me le reprocher. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai décidé de me rapprocher de quelque chose de dynamique, pour qu’on me prenne moins pour quelqu’un de « maudit » et de replié sur lui-même, mais comme quelqu’un qui a une force de vie.

Quels sont les artistes que tu estimes le plus en ce moment ?

Jorja Smith, Childish Gambino, Kendrick Lamar. Sinon Post Malone, G.Cal, des rappeurs de la scène anglaise et américaine. Musicalement ils sont un temps d’avance !

Est-ce qu’un featuring, même insolite ou ambitieux, te ferait rêver ?

Ce serait avec Charlotte Cardin, une canadienne qui écrit très bien en français comme en anglais. Et il y a Mélody Gardot aussi !

Et pour « le mot » de la fin, puisque tu poses la question dans une de tes vieilles chansons….« A quoi servent les mots » selon Lonepsi ?

Les mots servent à ne pas devenir ce que je décris dans mes textes, c’est à dire une personne sombre et mélancolique. S’il n’y avait pas ces mots, je deviendrais ce personnage, comme dans le Loup des Steppes. Alors je dirais que les mots me servent à être plus heureux.


 » KAIROS », sorti le 25/05, disponible partout.

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Entre Paris et Rouen, j'explore les territoires de la culture et de l'écriture. Membre de la confrérie des roux, des adorateurs de bière et des passionnés de musique.