Sous de longs cheveux blonds, derrière un regard perçant bleu et malicieux se cache un univers étrange où les enfants jouent à tresser les prairies, où les couples, ornés de perles d’argent, s’enlacent, et où des géants aux fourrures épaisses bercent de blondes jeunes filles. Ce monde peint, pétri de couleurs franches, est celui de Lise Stoufflet. 

Le trait est net, les corps sont juvéniles, les architectures ressemblent à celles des contes de fées et pourtant, latente, l’angoisse rode. Une angoisse qui s’apparente à celle retrouvée dans la littérature fantastique portée au XIXè siècle par Théophile Gauthier, Edgar Allan Poe ou Maupassant. Là où le doute reste en suspend, il est impossible de trancher, impossible de savoir. L’inconfort de ce que l’on peine à caractériser se retrouve dans les questions ésotériques : aucune réponse ne peut être vraiment apportée. Dans cet entre deux, il est pourtant possible de lire certaines caractéristiques humaines…

G : _phare dans la nuit_, 2017, peinture à l’huile sur toile, 170 x 140 cm – D : _Les grands amants II_, 2017,145x115cm, huile sur toile

« Le dessin, c’est la racine »

Lise Stoufflet n’a pas grandi entourée d’artistes, mais dans une famille de curieux qui s’intéressent à tout. Très jeune, elle occupe son temps libre avec le dessin, le considérant comme on estime une activité d’enfant. Elle entame un parcours scientifique et se lance dans une professionnalisation générale, loin de penser l’art comme pouvant être ce qui lui permet de vivre. Non pas parce qu’elle en est empêchée, mais plutôt parce qu’elle ne l’a jamais véritablement envisagé de la sorte. Aux sortirs du bac, elle prend conscience qu’elle pourrait faire son métier de sa passion et délaisse la chimie pour les crayons. Commence alors un immense travail technique : « Je voulais maîtriser le dessin pour passer à la peinture ». Le dessin, aujourd’hui savamment manié, est devenu besoin. C’est à partir de lui que vient l’idée étendue plus tard aux pinceaux. Dans une forme d’automatisme figuratif, les personnages prennent vie. Dans le dessin se décide le socle qui permet à l’objet flottant de prendre corps. Il est autonome, décisif. La peinture, qui vient comme deuxième étape, permet, elle, de tout imaginer. À la différence de la sculpture, elle procure la « liberté de pouvoir tout représenter ». Des ombres, des champs, des hors-champs s’offrent aux spectateurs. Des détails, des circonstances, des ambiances se créent ; comme si le fictif débordait du réel, comme s’il était présent sans jamais être véritablement vu.

G : PETITS PAS, huile sur toile – D : QUATRE MAINS, 170x130cm, 2017, Peinture à lhuile sur toile

« Ne pas tout expliquer »

Il est assez délicat de caractériser la plaisante gêne qui imprègne les toiles de Lise Stoufflet. Les aplats laissent penser qu’il faudrait gratter derrière la lisse couleur pour comprendre ce qui s’y cache. C’est justement là que pourrait se nicher la portée de ses peintures : dans ce qui ne se dit pas, dans ce qui ne se montre pas. Les frontières entre le vrai et le faux se floutent. Elles interrogent. D’ailleurs, l’artiste le revendique « Je peins pour permettre de faire comprendre sans comprendre. » Or, ce que l’on n’enserre pas d’emblée est étrange. Seulement, l’étrange comme Lise Stoufflet le matérialise, n’est ni désagréable, ni inquiétant. Il est beau, lisse, sans vague et presque innocent. On retrouve dans ces peintures, l’essence même de la poésie, celle que Plutarque désignait comme étant muette. Une correspondance intérieure qui lie les émotions et le rêve, charmante, envoûtant avec grâce. Un étrange délicieux qui attire, qui réconforte presque.

G : _Bouquet_, 2017, peinture à l’huile sur toile, 170 x 140 cm – D : Touchée, 2017, 20x30cm, peinture à l’huile sur bois

« J’ai une peinture féminine parce que je suis traversée par ces questions »

Ce réconfort pourrait être pensé comme maternel. Il est vrai que les peintures de Lise Stoufflet appellent à une certaine forme de féminité. Cette question des attributs la laisse perplexe. La douceur, la peau nette, lisse, les corps aux proportions idéales ressemblent à des poupées stéréotypées (et à ce que l’histoire de l’art, construite par les hommes, a toujours donné à voir). Ce stéréotype de l’apparence, les femmes s’y heurtent. Inondée d’images, la société oblige à des canons précis et contraint implicitement les femmes à désirer leur correspondre. À quoi doit ressembler une femme ? C’est la question que se posent les petites filles lorsqu’elles sortent de l’enfance, et c’est celle qui semble se poser dans les peintures de l’artiste. Mêler l’étrangle à un monde candide où tout se ressemble, où tout se cache, résulte d’un surprenant mélange : une recherche esthétique, une volonté de conforter l’œil, et l’émergence d’une curiosité forcée qui interroge : Tout cela est-il normal ?

PERLES, 190×100 cm,2017, huile sur toile

« Chacun a ses espèces de folies, chacun a son monde à soi. »

Les peintures de Lise Stoufflet, aussi agréablement fascinante soient-elles, parlent de l’un de plus grands tourment humain. Ce monde accessible par les fenêtres de détails peints, rappelle les rêves intimes, les pensées fantasques et les images fantasmées. Là c’est toute la force de la solitude qui éclate, évidente et pourtant indicible. Niché dans les couleurs, se reflète ce qu’il est impossible d’exprimer. « Tout le monde est seul dans sa tête » énonce simplement l’artiste en souriant. Une sorte de folie douce qui danse joyeusement dans nos chairs et contre laquelle chacun de nous lutte. Alors, pour tisser un lien, pour pouvoir se sentir un peu moins seuls, les personnages se ressemblent : ils s’habillent pareils, ils partagent des traits communs, ils créent une norme à laquelle il faut s’accrocher. Les peintures de Lise Stoufflet, font un pas de côté vis-à-vis de ces considérations et les révèlent d’autant plus. L’étrange et l’indicible rencontrent la norme. Ensembles, ils racontent les liens qui unissent les êtres, ceux des relations sentimentales, ceux des explosions d’affection, ceux des naïvetés, des craintes et des obsessions personnelles. L’effort contre la solitude se transforme en clonage : plus personne n’est seul puisqu’il y a ressemblance avec l’autre. Et de cette ressemblance presque obligatoire, naissent des torpeurs et des obligations d’appartenance. Des obligations qui effacent l’autenticité et qui obligent à la norme. La boucle se boucle, et mieux vaudrait tresser des prairies…

G : _Pixo_, 2017, 145x115cm, peinture à l’huile sur toile – D : coté jardin, 160 x 130 cm, 2017, peinture à l’huile sur toile

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.