S.X signe, avec ce nouveau roman aux allures du 1984 de George Orwell, un texte à la fois politique et social dans un Pékin totalitaire et ultra surveillé, en pleine pandémie.

Censure, Covid-19 et drame

Marié depuis peu, cet agent de cybersécurité, né en 1990, nous explique en quoi consiste son travail. Il nous parle de l’anti-dictionnaire, de tous les mots qu’il a dû bloquer de l’usage courant, mais aussi des données qui sont modifiées voire effacées comme la célèbre photo de l’homme se tenant devant un tank sur la place de Tiananmen. Dans ce Pékin proche de notre réalité, la technologie n’a cessé de progresser et les moyens de protection et d’identification également. Là où il n’y avait que la reconnaissance faciale pour observer, contrôler, identifier et traquer une personne, il y a désormais une centaine de paramètres supplémentaires. L’intelligence artificielle identifie maintenant un être à sa démarche. Aucun écart n’est alors possible.

En passant de l’autre côté du Firewall – du pare-feu numérique – notre agent de cybersécurité va se rendre compte de ce que la censure a fait taire. Cette prise de conscience le ramène brutalement à sa réalité et à sa famille qu’il tente de protéger : « Il était illusoire de vouloir cacher la réalité. Mon groupe famille diffusait images, chiffres, tarifs annoncés : tout prédisait que notre patrimoine, notre appartement de la périphérie et le logement dans le centre ancien, allait perdre de la valeur à vue d’œil, et nous n’aurions plus que nos yeux pour pleurer des larmes de sang… »

Le Firewall, les Portes de la Muraille et la Cité Interdite

« Nous sommes en apparence une entreprise de techniciens. La tour fait cinquante étages, je suis au vingt-cinquième, et dire que je travaille juste au-dessus des murailles de la ville ancienne n’est pas pure vantardise : j’ai calculé (…) Les nouveaux remparts n’ont pas de portes, Internet est un miroir de nos avenues, de nos rues et de nos hutong, ou plutôt faudrait-il dire que la réalité est le miroir d’Internet ? (…) Nous avons inventé la surveillance mobile, dès que des personnes ont tendance à se regrouper quelque part, nous sommes en alerte. »

Rien n’est laissé au hasard et tout est fait pour repérer la moindre personne qui s’écarte du « droit chemin ». Le Firewall protège tout mais cette toute-puissance numérique n’est pas saine et le peuple pékinois s’agite. Bientôt, des mesures drastiques seront prises… Menant les habitants à la folie :

« Le monde entier est masqué, /La ville entière est démasquée, /La ville entière chante le même couplet »

Cette observation fait écho à une célèbre comptine chez les pékinois. Cette dernière est devenue un symbole qui unit la famille de notre héros et sa belle-famille « Combien de toises font-elles, les portes de la ville ?/Trente-six, au bas mot, /Trente-six toises de haut ! /Ont-elles une serrure, les portes de la ville ? /Une serrure énorme, /Une serrure de fer ! /S’ouvriront-elles /Les portes de la ville ». Chaque ancêtre a participé à l’élaboration de la Cité interdite et de ses portes et remparts. Une comptine qui berce l’ouvrage et nous ramène à la Chine ancestrale, créant ainsi un parallèle entre la Cité Interdite et ses remparts et le Grand Firewall avec ses portes. Alors que la muraille numérique commence à montrer ses failles et à se désagréger, comment les habitants vont-ils s’adapter dans ce contexte de crise sanitaire déjà chaotique ? Où cela va-t-il les mener ? 

Les Portes de la Grande Muraille fascine par sa capacité à mélanger le passé ancestral avec la haute technologie et ses dangers. Un roman d’anticipation et d’espionnage avec des nuances comiques et d’Histoire. Un ovni littéraire qui vaut le détour !


« Les Portes de la Grande Muraille », S.X. (traduit par Emmanuelle Péchenart), éditions Zulma, 256 pages, 21,10 euros.