Première adaptation française de la réécriture des Phéniciennes d’Euripide par le dramaturge anglais Martin Crimp, Le reste vous le connaissez par le cinéma est présenté au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 1er février puis en tournée.

Intervention du contemporain dans la mythologie grecque et inversement, la pièce de Crimp mise en scène par Daniel Jeanneteau nous replonge dans l’histoire du fameux représentant des Labdacides, Oedipe. Mais davantage que de nous resservir une tiède réadaptation de cette histoire familiale faisant vaciller l’ordre d’une cité entière, Le reste vous le connaissez par le cinéma invite à reconsidérer la présence de ces Phéniciennes, étrangères en transit, jouées ici par de jeunes non comédiennes issues des alentours de Gennevilliers.

Faire appel au mythe

Tout se passe comme si un grand chambardement venait d’avoir lieu avant que nous ne rentrions en salle. Le vaste plateau semble garder quelques restes d’une discipline scolaire de par ses chaises et tables disséminées anarchiquement. Ce que l’on s’imagine être les jeunes élèves, exclusivement féminines, se tiennent debout, avachis, assises, dans une reprise en main de l’espace d’enseignement. Tout juste docilement installé, le spectateur est assailli de questions, d’exposés de problèmes par ce chœur d’adolescentes se faisant Sphinx. Alors que nous réalisons l’absurdité de certains énoncés qui pourtant, dans la forme, nous rappelle trop bien ceux compilés dans les manuels scolaires, l’histoire d’Oedipe est exhumée. Une femme, dans une longue robe noire qui nous rappelle instantanément les costumes de certaines adaptations de mythes grecs, arrive lentement du fond de la scène. Serait-ce la professeure venue remettre de l’ordre dans cette réunion de jeunes esprits en formation ? Eh bien non, il s’agit de Jocaste mère et femme d’Oedipe. Cherchant toujours une certaine structure à apposer à cet espace libre, nous pouvons nous rassurer alors en misant sur le fait qu’il s’agit d’un exercice scolaire auquel se prête la professeure pour enseigner à ces élèves. Bien au contraire, la surprise est palpable quand ce sont les jeunes filles qui soufflent ses répliques à Jocaste. Il en sera ainsi tout du long de la pièce, Etéocle et Polynice mais aussi Créon nécessitant eux-aussi l’aide de cette assemblée qui se fait tour à tour Sphinx et organisatrice de cette histoire.

crédits images : Mammar Benranou

L’ensemble condition de partage

Plutôt que de suivre l’exemple de ces frères ennemis qui iront jusqu’à risquer l’équilibre et la survie de la cité, Crimp choisit d’explorer ces épisodes de la mythologie grecque en donnant la place centrale au chœur, établissant ainsi une entreprise communautaire plutôt qu’individuel. Tout comme chez Euripide, les Dieux ne sont ici pas acteurs et planificateurs. Ce sont les hommes et femmes qui de part leurs actions influent sur le devenir de leurs condisciples. De cette incidence mutuelle, nous en retrouvons l’exemple via ces répliques qu’une bouche commence pour être finie par une autre. Se met alors en place une certaine impression de troupe venue rejoué un mythe dont l’actualité n’est plus à chercher ; ce qui n’aurait pas déplu à André Antoine, inventeur de la mise en scène moderne, qui déclarait que l’ensemble était la condition nécessaire à l’adaptation réussie d’une œuvre littéraire. Sortant un instant de l’intrigue, nous ne pouvons que constater que l’échange, entre ces remarquables comédiens et ces bouillonnantes jeunes filles (sans oublier ce surprenant jeune enfant interprétant Ménécée), opère admirablement ; le jeu des uns se nourrissant du jeu des autres et vice versa. De ce fait, à travers ce réagencement du texte et sur scène, le fructueux dynamitage des relations verticales professeur et élève, professionnel et amateur, individu et communauté devient le sujet même de la pièce. Le bien commun s’érige alors comme pivot.

Parvenant à créer l’espace d’une représentation affranchie de cette dichotomie du partage, Le reste vous le connaissez par le cinéma, donne le sentiment d’une exploration à laquelle chaque personne présente, comédien.ne.s, non-comédiennes, public peut prendre part. En invitant ces jeunes filles à se produire sur scène Daniel Jeanneteau affirme l’importance d’observateurs critiques qu’ils soient de Thèbes, de Phénicie, de Hauts-de-Seine, du monde du théâtre, de l’univers scolaire ou de partout ailleurs.

Le reste vous le connaissez par le cinéma
Texte Martin Crimp d’après Les Phéniciennes d’Euripide
traduit de l’anglais par Philippe Djian (L’Arche Éditeur, 2015)
Mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau
Assistanat et dramaturgie Hugo Soubise
Collaboration artistique / chœur Elsa Guedj
Avec Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Axel Bogousslavsky, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Elsa Guedj, Dominique Reymond, Philippe Smith en alternance avec Clément Decout,Victor Katzarov
et le Chœur Delphine Antenor,Marie-Fleur Behlow, Diane Boucaï, Juliette Carnat, Imane El Herdmi, Chaïma El Mounadi, Clothilde Laporte, Zohra Omri

Au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 1er février, au TNS – Strasbourg du 7 au 15 février, au Théâtre du Nord – Lille du 10 au 14 mars, au Théâtre de Lorient du 19 au 20 mars.