Huis clos cynique et décalé, Le Discours nous plonge dans un repas en famille, qui s’éternise et où tout le monde se complaît dans son hypocrisie, que le narrateur fuit en se perdant dans ses pensées. Chagrin d’amour, solitude et (très) basse estime de soi, tout se rejoint dans l’angoisse d’avoir à prononcer un discours le jour du mariage de sa sœur.

« Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. » C’est sur ces mots-là que s’ouvre le récit de Fabrice Caro, et ils seront le fil conducteur de ce deuxième roman du dessinateur de Zaï Zaï Zaï Zaï. Ils rythment les angoisses du narrateur, et sont le point de départ de nombreuses réflexions sur son passé plus ou moins proche, et sur les membres de sa famille, rassemblés autour de la table. Autre fil rouge du récit, sa « pause » avec Sonia – qui a en fait tout l’air d’une rupture – qu’il ne parvient pas à accepter, et qu’il cherche par tous les moyens à justifier.

Le discours amoureux

Le narrateur, un homme fraîchement célibataire qui a dépassé la trentaine, ressasse sa rupture avec Sonia, jeune fille avec qui il était resté plus d’un an et dont il était amoureux. Il ne comprend pas comment ils sont passés de ces moments où toutes les petites habitudes font craquer, à celui où tout énerve sans même qu’il s’en rende réellement compte. Depuis leur rupture, il ne lui a pas parlé, mais ce soir-là, il craque : il envoie un message, qu’il croit simple et détaché, pour prendre de ses nouvelles. Et elle le lit peu après – à 17h56 très exactement –, mais ne répond pas…

Il passera donc le repas à imaginer toutes sortes de scénarios qui l’empêcheraient de répondre : elle est si maladroite qu’elle a encore fait tomber son téléphone dans l’eau, elle est en train de conduire, a voulu lui répondre et a eu un accident… Ou pire que tout : elle est avec « un Romain à la douleur ancienne », qu’il croit responsable de leur rupture.

Un narrateur qui n’a pas honte de se complaire dans son malheur et son ridicule, qui revient sur tous les souvenirs qu’il a partagé avec sa bien-aimée, leur rencontre, leurs fou-rires, leurs premières engueulades… Et le style cynique et direct de Fabrice Caro qui ne pardonne rien à son narrateur, et le rapproche du lecteur et de ses imperfections.

Un huis clos familial

Autour de ce monologue sentimental – et presque mielleux –, s’articulent des passages sur les relations familiales, sur le noyau parental et ce qu’il fait ressortir chez chaque adulte. Le narrateur ne se sent pas à sa place, ne prend pas réellement part à la conversation, et laisse sa sœur et sa mère faire tout le travail. Il relève sans cesse les habitudes de chacun, les traditions qui ne changent jamais et qui semblent le ramener à sa condition : un trentenaire qui vient une fois de plus de se faire larguer, et qui assiste à une forme de retour en enfance, alors que sa sœur se marie.

Et le mariage est aussi une part importante du malaise qui habite le narrateur : il doit faire un discours, sortir de cette forme d’égocentrisme qui le caractérise à cet instant de sa vie pour célébrer l’union de quelqu’un d’autre… Fabrice Caro émaille son récit de tentatives de discours toutes plus farfelues les unes que les autres, inadaptées à la situation et parfois même cocaces, mais qui sont en réalité ce que chacun aimerait dire lors d’un mariage, mettant de côté l’hypocrisie.

Le repas familial, unique cadre du Discours, n’est finalement que la métaphore de l’angoisse du narrateur : un monde qui continue à tourner, son entourage qui évolue, et lui qui reste coincé dans une situation qui ne lui convient pas – et en plus, Sonia qui ne répond pas à son message, seule tentative du narrateur de changer le cours de sa vie. « Je suis tombé dans une faille spatio-temporelle, bloqué à table avec mes parents, ma sœur et mon beau-frère, pour l’éternité, à redire les mêmes phrases, à reproduire les mêmes gestes, et si je veux en sortir, je dois enrayer le système, je dois introduire une phrase qu’on ne prononce jamais, qui ne fait pas partie du cycle, créer de toute pièce une nouvelle réplique. » Impuissance.

le discours fabrice caro untitled magazine

« Le Discours », Fabrice Caro, Editions Sygne/Gallimard, 208 pages, 16€

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here