Untitled Mag – Pour commencer nous allons parler des personnages, notamment celui d’Eric Cantona. Lorsqu’on pense à l’ex Footballeur on imagine tout de suite la force, la bestialité… Pourquoi avoir confié le rôle de Jacky à cet acteur ? Ce personnage est très calme tout le contraire de ce que peut imaginer le spectateur lorsque l’on évoque Eric Cantona.

Laurent Laffargue – Justement. Par contradiction. J’ai trouvé intéressant de proposer à jouer à Eric un personnage qui se contient, se mesure, dont on connait la force si celui-ci s’énerve. Mais il ne faut pas qu’il y ait de confusion : Eric Cantona est l’homme le plus gentil du monde dans la vraie vie. Eric Cantona est une star mondiale au delà du statut de vedette mais il possède une totale humilité. Dans mes relations que j’ai pu avoir avec lui – et que j’ai même aujourd’hui encore – c’est quelqu’un que j’aime beaucoup, que je respecte beaucoup, d’une grande tendresse. Bon après il ne faut pas le chauffer. J’ai beaucoup écrit le film là-dessus, c’est-à-dire l’idée de ne pas réveiller la colère d’un homme. C’est d’ailleurs là-dessus que Stalone a eu un coup de génie – petite digression – avec Rocky. C’est l’histoire du mec le plus doux du monde dont il ne faut pas réveiller la colère.

Untitled Mag – J’ai vraiment ressenti pendant le film qu’il ne fallait pas pousser Jacky…

Laurent Laffargue – Oui voilà. Il y a de ça dans le film sans dévoiler l’intrigue. Jacky c’est la force tranquille. Jeannot c’est tout le contraire, tout le temps en colère, c’est Hulk, bipolaire, passe de la gentillesse à l’ultra violence. Il y a l’alcool aussi. On trouve beaucoup d’addictions dans le film et je pense qu’on en parle pas assez. Ce n’est pas l’axe principal de mon film mais quand même ! C’est un fléau total. Le téléphone c’est une addiction. Le café, la cigarette, internet, la télé. L’addiction est un thème que Hubert Selby, Jr avait traité également. Dans Les Rois du Monde c’est un peu différent car ce n’est pas le thème, j’ai d’abord voulu faire une tragédie mais une tragédie burlesque.

Untitled Mag – Dans Casteljaloux les personnages sont nombreux et tous importants. Ceux sont-ils imposés pendant l’écriture du scénario ou les aviez-vous déjà en tête ?

Laurent Laffargue – Il y avait déjà beaucoup de personnages. J’avais déjà l’idée d’un film choral. Il faut savoir que Casteljaloux est un triptyque : j’ai commencé il y a six ans. Au départ je jouais seul sur scène et au théâtre tous les personnages, j’ai ensuite mis en scène la pièce avec dix acteurs… Il faut savoir que pour les trois volets de Casteljaloux je n’ai pas écrit de la même manière, le processus a été différent. C’est le même thème, les mêmes personnages, mais pas interprétés par les mêmes acteurs. Un exercice un peu spécial je dois l’avouer. J’avais ce désir d’un triptyque. Heureusement j’ai fait d’autres choses (rires), j’ai touché à l’Opéra notamment, j’ai réalisé un court-métrage etc. Sinon je serais en hôpital psychiatrique là !

Untitled Mag – Je voudrais vous parler du personnage de Jean-François. Le protégé de Jeannot. Comment avez-vous eu l’idée de cette amitié singulière entre deux personnalités totalement différentes ?

Laurent Laffargue – C’est le cas de le dire ! Entre Jean-François l’homosexuel et Jeannot le monomaniaque dans son amour pour Chantal et un peu « gaulois » on va dire qu’il y a un monde ! Les Rois du Monde est une autofiction et le personnage de Jean-François je l’ai connu même si il n’avait pas cette relation avec Jeannot et était un peu plus âgé que moi. Il était vraiment homosexuel et à l’époque dans un petit village c’était très difficile pour lui. Et je pense que ça l’est toujours aujourd’hui.

Untitled Mag – Personnage intéressant et qu’on ne voit pas dans la bande-annonce.

Laurent Laffargue –  C’est vrai. Tout comme les adolescents et c’est bien dommage.

Untitled Mag – Casteljaloux n’est-il pas aussi un personnage ? Une sorte d’entité qui détruit les habitants de cette petite bourgade ?

Laurent Laffargue – Bien sûr, totalement. Le film aurait dû s’appeler « Partir ». D’une certaine manière on ne part pas de Casteljaloux et ce n’est pas pour rien que c’est également le sous-titre des Rois du Monde. Il y a le bar aussi qui est un personnage. C’est le lieu de perdition de Jeannot et d’autres probablement.

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Untitled Mag – En parlant de Jeannot, avez-vous eu des sources d’inspirations cinématographiques ou théâtrales lors de son écriture ?

Laurent Laffargue – J’ai eu beaucoup de sources d’inspiration. J’ai pensé à Série Noire avec Patrick Dewaere. Sa capacité de passer d’un état à l’autre. Il est toujours sur la brèche et peut péter à tout moment. Pour moi à l’époque aucun mec ne jouait comme lui, même Depardieu que j’adore et qui est le plus grand probablement. Je crois même qu’il avait dit à la mort de Dewaere qu’il ne serait pas devenu ce qu’il est devenu sans lui. Mais en dehors de ça j’ai très vite pensé à Sergi Lopez pour jouer Jeannot. Il a eu un César pour Harry un ami qui vous veut du bien sauf que dans ce film c’est différent car dans les 3 premiers quarts d’heure son personnage est gentil puis devient mauvais par la suite. C’est presque Dr Jekyll et Mr Hyde. Moi aussi cette histoire existe dans mon film mais à travers Jeannot, joué par Sergi Lopez, et Jacky, joué par Eric Cantona.

Untitled Mag – Oui. Jacky et Jeannot sont au final très proches.

Laurent Laffargue – Exactement. Même physiquement.

Untitled Mag – Revenons sur Béatrice, incarnée par Romane Bohringer, la mère de Romain. Qui est-elle pour Jeannot ?

Je voulais créer une ambigüité entre elle et Jeannot. Est-elle une ex femme, amante, est-ce que Jeannot est le père de Romain ? J’ai même entendu des gens dire qu’elle pourrait être sa sœur. Le personnage du père de Romain je l’ai écrit puis volontairement retiré. Le père existe par son absence. C’est une question sans réponse.

Untitled Mag – Vous avez dit en interview que vous ne vouliez pas dater Les Rois du Monde. Comme The Place Beyond The Pines. En dehors de cela est-ce qu’il n’y a pas beaucoup plus de similitude entre les deux films ? Je pense notamment à l’esthétique, les thèmes abordés, la musique… ou encore le personnage de Jason dans The Places Beyond The Pines qui cherche à fuir, à s’émanciper comme Romain dans Casteljaloux.

Laurent Laffargue – Oui même si j’avais déjà écrit Casteljaloux avant The Place Beyond The Pines. J’y ai fait référence avec mon chef opérateur au niveau de la photographie et du climat. Si on regarde bien dans le cinéma indépendant Américain ils ne se préoccupent pas tant que ça de l’époque. Ils ont compris que c’était plus fort de ne pas dater un film, de ne pas l’ancrer dans une époque. C’est vrai que j’ai voulu faire une tragédie qui n’a pas de prise avec le temps. Cela dit on peut faire un tour à Casteljaloux aujourd’hui et je pense que rien n’a changé. Entre Cantona et sa dernière Clio et Jeannot avec son vieux pick-up, on ne sait pas vraiment en quelle année on se trouve d’une scène à l’autre. Pareil pour les vêtements. On a encore ça dans un tas de villes de France. La France c’est pas que Paris. Ça n’avait aucun intérêt pour moi de situer l’action dans la capitale. Attention ça ne veut pas dire que cette histoire ne pourrait pas avoir lieu à Paris mais je l’écrirai autrement de par le cadre le paysage etc. Les Rois du Monde c’est pas Les Amants du Pont-Neuf, c’est les Amants du Pont Cassé ou du Vieux Pont mais pas neuf !

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Untitled Mag – Esthétiquement Les Rois du Monde est très soigné. Aviez-vous déjà cette photographie en tête en écrivant le film ? Le résultat n’était pas décevant pas rapport à ce que vous attendiez pour votre premier film ?

Laurent Laffargue – Pas du tout ! Il faut savoir que c’est le premier long-métrage du directeur de la photographie, Fabrice Main. Tout comme l’assistant réalisateur Nicolas Aubry. Donc y’a plusieurs premiers dans cette histoire. C’est une aventure commune de travailler sur un projet sinon c’est vite le bazar : faire un film c’est comme aller sur la lune personne n’y est allé seul. Je dis pas que je suis allé sur la lune en tournant ce film mais il ne faut pas oublier qu’on était une équipe de quarante deux personnes et que ça, ça ne se voit pas à l’écran. Les techniciens sont là et c’est grâce à eux qu’on peut voir un résultat à l’écran. Les techniciens sont trop souvent relayés au 2nd plan, les scénaristes, les monteurs… Godard disait un film se crée au montage ! C’est sûr qu’avec un autre montage Les Rois du Monde serait totalement différent.

Untitled Mag – Le montage est la phase de réécriture du film.

Laurent Laffargue – Totalement.

Untitled Mag – Vous n’avez pas regretté retirer certaines scènes lors de ce montage ?

Laurent Laffargue – Si. Enfin je ne dirai pas regretter car j’ai fait le film que je voulais faire même si il faut savoir qu’aujourd’hui les Rois du Monde ne m’appartient plus : il appartient au public. C’est un drôle de sentiment. Au théâtre et à l’Opéra on peut bouger les choses du jour au lendemain et même pendant. Au cinéma non. Il faut anticiper, prévoir, préparer. Pour les Rois du Monde il y a eu seulement cinq semaines de tournage et avant je martelais « la prépa la prépa la prépa ». On a fait deux mois de préparation et un an d’écriture avec derrière neuf mois de post-production. En fait la phase de tournage a été la plus courte.

Untitled Mag – Je voudrais vous parler d’une scène, celle de la prise de MDMA par Romain et ses amis. La couleur rouge y est très présente et symbolise la passion mais aussi la colère, tout ce qui est présent dans ce passage. Vous pensiez important d’ajouter une touche d’onirisme dans ce drame aux sentiments très humains ?

Laurent Laffargue – Oui onirique et en même temps une autre forme d’addiction. A noter que la couleur rouge est aussi présente sur la robe de Chantal, la valiseoù elle s’appuie dans une des scènes ou encore le pick-up de Jeannot. La scène de la MDMA représente une forme d’ivresse dont Romain sort très vite. Cette ivresse est nécessaire, ce n’est pas pour rien qu’on a crée l’alcool ou encore la drogue, ces dépendances sont importantes, on a besoin à un moment donné de s’évader, c’est une scène d’évasion. Ça m’a aussi permis de montrer l’ambigüité dans la relation entre Romain et Thibault. On comprend rapidement qu’au fond Thibault est amoureux de Romain et séduit Pascaline dans l’unique but d’embêter celui-ci et susciter sa jalousie. On le remarque aussi lorsque Thibault décroche de son trip et va tout de suite rejoindre Romain au lieu de rester avec Pascaline. Les Rois du Monde aborde beaucoup cette relation d’amour entre les hommes. J’ai été influencé par mes relations avec les hommes – non pas que je sois homosexuel – mais j’ai toujours eu de grandes amitiés fraternelles.

Untitled Mag – Je voudrais parler du premier plan.

Laurent Laffargue – Oui. Comme je le disais Les Rois du Monde est une tragédie et ce premier plan, celui d’un lapin mort, annonce les événements à venir. L’hostilité, la dangerosité. On voit tout de suite du sang, encore la présence de rouge. Je tire ensuite le fil pour travailler dans le détail histoire de faire avancer l’histoire et même si on ne sait pas comment le film va se finir, on se doute que ce ne sera pas forcément bien.

Untitled Mag – Qu’est-ce qui a bien pu attirer Chantal chez Jeannot et Jacky ?

Laurent Laffargue – La passion ne s’explique pas. Je ne pense pas que Jeannot et Jacky soient stupides, on peut s’attacher à ces deux hommes. Je ne juge pas mes personnages et je ne peux pas les juger. Je me suis attaché à eux et j’espère que les spectateurs s’attacheront également. Mais comme je le disais le film ne m’appartient plus. Mais on comprend tout de même que Chantal aime la virilité et la testostérone ce qui ne manque pas dans le film. Jeannot comme Jacky sont fous de Chantal. La folie est fascinante. Mesrine plaisait beaucoup aux femmes et pourtant il pouvait sortir une arme en pleine rue et tirer.

Untitled Mag – Romain est un personnage autobiographique au milieu de cette fiction n’est-ce pas ?

Bien sûr. Tout est une auto-fiction. Romain est totalement moi… du moins ce qu’il en reste dans ma mémoire car on fait ce qu’on veut de nos souvenirs. Je peux repenser à un événement qui a vingt ans et en modifier totalement le déroulement malgré moi. On s’arrange probablement beaucoup avec notre mémoire. Mais oui Romain est moi. Ce n’est pas pour rien que je suis retourné filmer la ville de mon enfance. Il y a aussi le fait qu’on passe sa vie à essayer de retrouver d’où l’on vient.

Untitled Mag – Petite question hors sujet pour la fin. Après avoir tourné la scène onirique de la MDMA n’avez-vous pas envie d’essayer le cinéma fantastique ?

Bien sûr. J’adorerai réaliser un film de super-héros. J’ai grandi avec ça. Je voudrais faire un Hulk je trouve que les deux sont ratés. Et pourquoi pas Dr Jekyll et Mr Hyde. Le fantastique m’a toujours attiré. Il y a toujours cette présence dans mes pièces, ce quelque chose qui nous échappe.

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